«En causant de cela dans ce sens chez Mme de Brignole,—nous lui laissons à présent la parole,—je déployai machinalement, dit-il, une carte de Suisse qui était sur la table, lorsqu'il en tomba un billet fermé que je m'empressai de ramasser. En le rendant à Mme de Brignole, je reconnus l'écriture de l'Impératrice, sur le billet qui était adressé au général Neipperg...» Mme de Brignole, un peu émue paraît-il, prétendit que chargée de remettre la carte au général, elle ignorait qu'elle renfermât un billet. Était-elle sincère?... Surpris et surtout mécontent de ce mystère, mais n'ayant même pas le droit de remontrance, mon grand-père s'empressa, comme on l'a vu tout à l'heure, de demander à l'Impératrice l'autorisation de rentrer à Vienne, sans retard, et par la voie la plus directe. Marie-Louise ne manqua pas d'opposer plusieurs objections obligeantes à ce départ subit dont le prétexte ne l'avait pas convaincue, mais elle finit cependant par y consentir. En la quittant mon grand-père la pria de le charger de ses lettres pour l'empereur François, dont le jour de fête tombait le 4 octobre, et lui promit de remettre ces plis à destination dès qu'il serait lui-même de retour à Schönbrunn. Ce brusque départ devint, de la part de l'entourage de l'Impératrice, l'objet de nombreux commentaires.
Le 27 septembre, partie de Schwitz à 11 heures du matin, quelques heures après mon grand-père, Marie-Louise arrivait le 29 à Saint-Gall. Le 30 elle traversait le lac de Constance, et le 2 octobre, après avoir passé la nuit à Munich, elle atteignait Braunau[ [46] le lendemain. Dans quelle situation et dans quelles dispositions différentes l'archiduchesse ne s'était-elle pas trouvée, un peu plus de quatre ans auparavant, quand l'empereur son père la faisait remettre, dans cette même ville de Braunau, aux mains de la mission extraordinaire française?... Elle allait alors à Paris, s'asseoir sur le trône de France, aux côtés de l'empereur Napoléon, au milieu de l'allégresse et des acclamations des foules enthousiastes des pays qu'elle traversait. Maintenant tout ce passé oublié n'aurait pu lui rappeler que des souvenirs importuns, et Marie-Louise, étouffant ses remords, ne voulait plus penser qu'au général Neipperg!
Mon grand-père ayant pris, comme il a été dit, les devants, arriva à Schönbrunn le 4 octobre, à midi. Il avoue qu'à sa grande surprise il y vit bientôt revenir l'Impératrice, dont il n'aurait pas supposé le retour si rapide. Partie de Möelk le 6 octobre, à 9 heures du soir, elle rentrait à Schönbrunn le 7, à 6 heures du matin, après avoir passé toute la nuit en voiture. Marie-Louise retrouva son fils qui était resté confié aux soins vigilants de Mme de Montesquiou, et qui se montra tendre et caressant pour sa mère. Il était dans un état de santé florissant. L'empereur François vint seul voir sa fille, dès qu'il eut appris son retour.
Le général Neipperg s'était acquitté de sa mission, on le sait, avec un tel succès, que la reconnaissance et l'approbation de la cour d'Autriche ne pouvaient manquer de lui être acquises. Aussi l'Empereur s'empressa-t-il de le nommer chambellan, auprès de la duchesse de Parme, pendant la durée du Congrès.
CHAPITRE XII
Retour de Marie-Louise à Vienne.—Elle y trouve les souverains de l'Europe réunis.—Magnificence de la réception qui leur y est préparée.—Détails sur différents princes et princesses.—Asservissement de Marie-Louise aux injonctions du Cabinet de Vienne.—Jugement de lord Holland sur l'empereur François.
La femme de l'empereur Napoléon trouvait tous les souverains réunis à Vienne. Les rois de Danemark, de Bavière, de Würtemberg et autres princes, moins haut placés, y avaient précédé l'empereur de Russie et le roi de Prusse. Ces souverains avaient fait une entrée solennelle dans Vienne, le 25 septembre 1814, accompagnés par l'empereur d'Autriche, qui était allé au-devant d'eux suivi de toute sa Cour. La famille impériale d'Autriche avait accueilli tous ces princes souverains avec magnificence. Les empereurs et les rois logeaient au palais impérial, où ils recevaient la plus somptueuse hospitalité. Les dépenses que la réunion de ces différents princes occasionnaient à cette Cour étaient énormes.
Quinze cents domestiques et douze cents chevaux furent ajoutés à l'état de la maison impériale. Des voitures constamment attelées et des chevaux de selle étaient affectés à l'usage de chaque souverain et des officiers de leur maison. Chacun d'eux avait une table particulière, somptueusement servie aux frais de l'Empereur. Le dîner avait lieu à 2 heures de l'après-midi et le souper à 10 heures du soir. Des fêtes splendides délassaient ces nobles hôtes de leurs travaux politiques, car le Congrès n'était pas encore ouvert. Il ne devait durer que pendant quelques semaines pour régler les intérêts des États secondaires de l'Allemagne, le traité de Paris ayant investi et mis en possession les grandes puissances des territoires qu'elles s'étaient adjugés elles-mêmes[ [47].