On voit que la cour d'Autriche faisait bien les choses, mais c'est qu'elle espérait, comme on dit, en avoir pour son argent, c'est-à-dire une part très importante des dépouilles du colosse, enfin renversé par les efforts répétés de la coalition.

A partir de cette époque, Marie-Louise n'est plus «Majesté» et surtout «Impératrice» que pour mon grand-père et un très petit nombre de personnes de son entourage français. On ne la désigne plus à Vienne que sous le nom de duchesse de Parme, et encore cette souveraineté très discutée et qu'elle n'obtiendra en réalité qu'à force de démarches, de temps et de patience, est l'objet des plus vives attaques de la part de ses adversaires déclarés: le gouvernement de Louis XVIII et celui de Ferdinand VII. Talleyrand surtout, qui naguère ne savait comment témoigner assez d'hommages et d'adulation à l'Impératrice des Français, changeant, comme on dirait de nos jours, son fusil d'épaule, se montrait son ennemi le plus implacable. Neipperg seul, soutenu secrètement par l'empereur François et Metternich, ostensiblement par l'empereur Alexandre, défendait les intérêts de Marie-Louise et plaidait sa cause auprès des autres souverains et de leurs ministres. Le général autrichien, dont elle ne pouvait d'ailleurs plus se passer, remplissait consciencieusement le rôle qui lui avait été confié. «Ayant accepté de l'observer, de la surveiller à toute heure, dit M. Welschinger, il s'acquittait de cette triste mission avec un zèle particulier et une sorte de conscience. Ce qu'il empêchait, surtout, c'était toute correspondance venue de l'île d'Elbe ou partie de Schönbrunn pour cette île[ [48]

Nous extrayons de la correspondance de mon grand-père avec sa femme les lignes suivantes datées du 7 octobre 1814:

«Vienne est méconnaissable, c'est un brouhaha étourdissant dans les rues. Il y a aujourd'hui une fête à Laxembourg. Je compte y aller incognito pour voir cette réunion de souverains que je connais tous, excepté le roi de Danemark[ [49] et que j'ai vus dans d'autres circonstances... C'est aussi un objet de distraction, car je m'ennuie fort dans mon appartement doré de Schönbrunn où j'ai, par parenthèse, une cheminée, avantage rarissime même dans les plus somptueux palais en Allemagne. Les avis sont divisés sur le plus ou moins de durée du séjour des souverains ici. Les uns pensent qu'ils partiront dans moins de quinze jours, les autres qu'ils resteront jusqu'à la mi-novembre. Je fais des vœux pour leur plus prochain départ.»

Une autre lettre à ma grand'mère, datée du 9 octobre, complète la précédente, et donne sur les hôtes royaux ou princiers de l'empereur d'Autriche des détails curieux. Voici les principaux passages qu'elle renferme:

«J'ai été à Laxembourg comme je te l'ai mandé. Je n'avais pour but dans cette promenade que de voir, à mon aise, les souverains et les princesses réunis. J'ai eu cette satisfaction. Les princesses de Russie sont charmantes. La grande-duchesse Catherine d'Oldenbourg, surtout, est une des plus piquantes physionomies que j'aie vues. A détailler ses traits elle ne serait peut-être pas jolie; mais l'ensemble de sa figure, de sa personne, de sa tournure est charmant, elle annonce une personne pétillante d'esprit. La grande duchesse de Weymar sa sœur, a un autre genre de beauté; ses traits sont plus réguliers, plus sévères. Ce sont en tout deux princesses très marquantes ici. Elles sont venues faire une visite à l'Impératrice, et ont été extrêmement aimables avec Elle et avec le petit prince.

»Le roi de Danemark est le seul prince que je ne connusse pas: Aux yeux rouges et bleus, c'est un véritable albinos. Il a des cheveux et des sourcils d'argent avec une figure rose et blafarde. Il passe pour avoir beaucoup de bonté et de douceur.

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»Les affaires de l'Impératrice ne vont pas trop bien. Elle attend avec assez de tranquillité la décision de son sort... Malheureusement il ne lui arrivera jamais tout le bien que je lui désire. Sa Majesté a fait choix de son fils pour parrain[ [50]

Pendant ce temps Marie-Louise, de plus en plus asservie aux prescriptions du cabinet de Vienne, n'ayant plus d'autre volonté que celle de Neipperg, ne donnait pour ainsi dire presque plus signe de vie à son époux. Napoléon s'impatientait d'un tel silence. Il en était réduit, le 10 octobre, à recourir an grand-duc de Toscane, pour lui demander «s'il voulait bien permettre» qu'il lui adressât, chaque semaine, une lettre destinée à l'Impératrice, espérant qu'il recevrait en retour des lettres d'elle et quelques mots de son fils. «Je me flatte, disait-il, que, malgré les événements qui ont changé tant de choses, Votre Altesse royale me conserve quelque amitié.» Telle était la situation pénible à laquelle on avait osé réduire l'empereur Napoléon[ [51].

Le dominateur de l'Europe, celui qui avait distribué tant de couronnes et vu tant de souverains à ses pieds, se voyait alors contraint de se faire solliciteur auprès de l'un d'eux, pour qu'on voulût bien laisser passer ses lettres à Marie-Louise, et pour obtenir qu'on lui accordât l'autorisation d'en recevoir les réponses! Les stipulations du traité de Fontainebleau n'étaient pas observées, et lorsque les alliés—sauf les représentants de l'Autriche—avaient signé cet accord avec Napoléon le 11 avril 1814, ne croyaient-ils pas que l'Impératrice et son fils iraient séjourner auprès de lui à l'île d'Elbe, ou pourraient tout au moins correspondre avec le nouveau souverain de ce petit État? «Encore une fois, comme le dit fort bien M. Welschinger, à quoi servait ce raffinement de cruauté?»