Les deux vrais coupables, nous ne saurions assez le répéter, c'était l'empereur François et son ministre Metternich, dont Neipperg n'était, après tout, que le docile et ambitieux intermédiaire. Il est intéressant de connaître, nous semble-t-il, l'opinion qu'un Anglais de marque, lord Holland, émettait sur le caractère de l'empereur François; voici ce que rapporte, à cet égard, une note insérée, à la page 114, dans l'ouvrage de M. Welschinger intitulé: le Roi de Rome.

Parlant du père de Marie-Louise, lord Holland a dit: «C'était un homme de quelque intelligence, de peu de cœur et sans aucune justice.» Il conteste absolument qu'il fût, comme on l'a affirmé, doux et bienveillant. Dans toutes les circonstances il avait agi comme un homme d'un caractère bien opposé. «Quant au mariage de sa fille, ajoute lord Holland, il faut admettre cette alternative: ou qu'il ait consenti à sacrifier son enfant à une politique couarde, ou bien qu'il ait lâchement abandonné et détrôné un prince qu'il avait pris pour son gendre. Il sépara sa fille du mari qu'il lui avait donné et aida à déshériter son petit-fils, issu d'un mariage qu'il avait approuvé et, à ce que je crois, sérieusement recherché. Pour éloigner de l'esprit de cette même fille le souvenir de son époux détrôné et exilé, mais dont la conduite envers elle était irréprochable, on prétend qu'il encouragea et même qu'il combina les moyens de la rendre infidèle...»

Telle est la grave accusation portée par lord Holland, dans ses souvenirs diplomatiques, contre François II. En faisant la part d'une très légère exagération on peut, dans son ensemble, considérer cette accusation comme fondée. La peur de Napoléon tout puissant avait porté l'empereur d'Autriche, et surtout son premier ministre, à se précipiter au pied du monarque français pour lui offrir leur archiduchesse; la peur de laisser à l'empereur détrôné la moindre branche de salut les amena plus tard, comme on a pu le voir au cours de ce récit, à mettre en œuvre les moyens les plus répréhensibles et les plus vils pour le séparer à tout jamais de sa femme.

Le 12 octobre le Journal de mon grand-père mentionne une visite du prince Metternich à l'impératrice Marie-Louise, et un entretien d'une durée de cinq quarts d'heure entre ce ministre et la princesse; mais il ne fournit aucun renseignement sur le sujet traité dans cette entrevue. Les visites des souverains étrangers ainsi que celles de plusieurs souveraines deviennent fréquentes à Schönbrunn pendant le mois d'octobre. L'impératrice de Russie étant venue rendre visite à Marie-Louise le 13, celle-ci présente à la Czarine le général Neipperg, récemment nommé par l'empereur d'Autriche, chambellan de sa fille. L'empereur Alexandre de Russie était, le premier, venu faire sa visite à l'ancienne impératrice des Français; le reste des têtes couronnées suivit aussitôt cet exemple, ce qui obligea Marie-Louise à sortir de la retraite que, par pur décorum, elle avait cru devoir s'imposer.

Le 17 octobre, dit le Journal, Sa Majesté a pour convives à sa table, le prince Eugène de Beauharnais, son cousin Tascher, les personnes habituelles formant sa petite cour, et bien entendu le général Neipperg, qui—à partir de ce moment—fait avec Marie-Louise de la musique presque tous les soirs sans exception. Il paraît d'après les notes du Journal, que le prince Eugène, très musicien lui aussi, faisait souvent sa partie de chant dans ces soirées. La veille, un magnifique oratorio de Hændel avait été exécuté dans la perfection au Grand Manège de Vienne par onze cents musiciens. Nous avons omis de dire que le 13 octobre il y avait eu un grand bal à la Cour et que Marie-Louise, curieuse d'en contempler le spectacle sans y figurer, trouva moyen de jouir du coup d'œil de cette fête en la regardant par une petite fenêtre percée dans l'attique surmontant la salle de bal du Palais.

D'ailleurs les fêtes, les bals et les distractions brillantes de toute nature continueront à se succéder à Vienne, jusqu'au moment où la nouvelle du départ de Napoléon de l'île d'Elbe viendra calmer cette folie de plaisirs. Aussi les lettres de mon grand-père à sa femme font-elles souvent mention des divertissements de toute espèce auxquels se livrent les souverains, grands et petits, réunis à Vienne sous prétexte de congrès, et le 19 octobre 1814 il lui écrit:

«... Les souverains se trouvent si bien à Vienne qu'ils ne songent pas encore à en partir. Ils ont eu hier une fête militaire au Prater qui est, comme tu le sais, le bois de Boulogne de Vienne, mais plus à la portée des habitants et tout à fait d'un autre genre. C'est un immense jardin anglais, entretenu avec beaucoup de soin, et où tous les amusements populaires sont rassemblés. Le Danube forme l'enceinte de ce beau jardin qui, je dois le dire, n'a pas son pareil dans aucune capitale. Le prince Metternich a donné une superbe fête dans sa maison du faubourg... Lundi, l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie, le roi de Prusse, le roi de Danemark et la grande duchesse Catherine partent pour la Hongrie où sont préparées de grandes revues et de grandes chasses. Je suppose qu'à leur retour, qui aura lieu dans huit ou dix jours, les princes songeront à reprendre le chemin de leurs États, que le congrès s'ouvrira, et que notre agonie finira... Pourvu qu'elle finisse je serai content, car l'incertitude cruelle où je vois le sort de l'Impératrice m'affecte plus que personne...»

Ainsi, malgré tout ce que l'attitude de Marie-Louise avait d'ingrat et de choquant, mon grand-père l'aimait toujours et ne pouvait se détacher d'elle, bien qu'il ne se fît plus d'illusion sur la profondeur de sa chute. Nous sommes, tout en le plaignant, obligé de convenir que c'était de sa part un bien malheureux attachement!

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