CHAPITRE XIII
Vicissitudes dont la souveraineté du duché de Parme est l'objet.—La petite cour française de l'Impératrice divisée en deux camps.—Lenteur de la marche du Congrès.—Mot du prince de Ligne.—Charme du fils de Napoléon.—Nouvelle dépêche de la légation française concernant Marie-Louise et son fils.—Lettre rendant compte de l'inimitié existant entre deux dames du service de l'Impératrice.
Le sort de l'impératrice Marie-Louise, en tant que souveraine d'une petite principauté italienne, demeurait toujours incertain. Chaque jour amenait une version nouvelle: aujourd'hui Parme lui était assurée, demain Parme était attribuée à un autre. La fille de François II jouait à Vienne le rôle d'une plaideuse qui n'a point accès auprès de ses juges et dont la famille, quoique suffisamment armée pour la défendre, garde ou feint de garder la plus désespérante neutralité. Telle était la situation que pouvaient constater, à propos de la femme de Napoléon, les personnes qui composaient alors son entourage à Schönbrunn. A part quelques honorables exceptions, cet entourage, on le verra bientôt, était assurément loin de se distinguer par la fidélité au malheur, et par la réunion de caractères ornés de toutes les vertus antiques. Le contraire eût du reste présenté un spectacle évidemment moins triste, mais bien plus surprenant; tant que leur intérêt particulier ne cessera point d'être le moteur exclusif des actions de la plupart des humains, il ne saurait en être autrement.
Le 31 octobre mon grand-père, qui se morfond dans l'inquiétude et les tristes pensées, écrit à sa femme:
«Le temps est triste et humide. A moins qu'il ne pleuve cependant je vais me promener tous les jours ou à pied ou à cheval[ [52]. Les heures des repas sont si incommodes que je ne puis m'absenter de Schönbrunn que pour aller faire une ou deux visites à Vienne entre midi et six heures. Mais à trois heures tout le monde dîne. D'ailleurs le cercle de mes connaissances à Vienne est diablement étroit. Les fêtes ont cessé depuis le départ des empereurs et du roi de Prusse pour la Hongrie. Ils sont revenus avant-hier, l'empereur de Russie enchanté de son voyage. Le fameux congrès est indiqué pour demain, quoiqu'il ne paraisse pas devoir s'ouvrir avant huit jours. C'est pourtant demain qu'il est censé commencer. Je fais des vœux pour qu'il marche vite, et que l'incertitude finisse avec ses opérations; malheureusement ces dernières seront longues et notre incertitude aussi...»
Les vœux formulés dans cette lettre pour que le congrès marche vite ne seront pas exaucés, et le vieux et spirituel prince de Ligne pourra dire de lui le mot historique resté fameux: Le congrès danse mais ne marche pas! Voici en quels termes M. de Vaulabelle[ [53], dans son Histoire des Deux Restaurations, s'exprime au sujet de ce fameux congrès de Vienne qui allait s'ouvrir:
«Il était difficile de soupçonner la gravité des intérêts politiques qui se débattaient au sein du congrès, à l'aspect des fêtes qui réunissaient tous les soirs les membres de cette assemblée, les empereurs et les rois dont ils représentaient les intérêts opposés, ainsi que la foule des diplomates à la suite, et cette cohue de princes plus ou moins souverains qui venaient implorer la pitié de ces distributeurs d'États et de couronnes. Chaque jour c'était un divertissement nouveau: une course en traîneaux succédait à une chasse, une soirée dansante à un bal costumé ou travesti. Les mêmes personnages qui, adversaires intraitables le matin, venaient peut-être d'expédier des courriers pour assembler des troupes, organiser l'invasion et la guerre, se rencontraient le soir pour causer d'intrigues galantes et arrêter le plan de fêtes nouvelles. Le lendemain leurs peuples, leurs armées pouvaient s'entr'égorger: que leur importait? Les coups ne devaient pas les atteindre; ils dansaient en attendant. Jamais le sort des nations ne fut plus joyeusement discuté.»
Pour se distraire du rôle plus qu'effacé auquel il était réduit, depuis la transformation qu'avaient subi les idées et les sentiments de Marie-Louise, mon grand-père allait passer une partie de son temps auprès du jeune prince, fils de Napoléon. Il rend compte à ma grand'mère de ses impressions, dans le fragment suivant d'une de ses lettres en date du 2 novembre:
«... Ma plus grande distraction est d'aller passer quelques moments auprès du petit prince qui devient un enfant charmant. Quand je le regarde jouer avec de petits camarades et que j'écoute ses saillies, ses petits raisonnements, il me semble que j'entends Paulette[ [54] et son frère. Mme de Montesquiou est une femme parfaite qui élève cet enfant à merveille. J'ai un grand plaisir à causer avec elle. Elle me parle souvent de toi, et sa conversation m'en plaît davantage. J'oserais dire qu'elle est à peu près la seule qui me parle avec intérêt de toi... de mes sacrifices...»
Dans ces conversations où mon grand-père et Mme de Montesquiou déploraient de concert les faiblesses de leur Souveraine, le premier stigmatisait la bassesse des flatteurs qui, si souvent, par leurs mensonges et leurs adulations intéressées, réussissent à égarer les meilleurs des princes.