Ma grand'mère se plaignant, dans une de ses lettres, d'être depuis longtemps sans nouvelles de Schönbrunn, son mari lui répond pour lui en expliquer le motif, très plausible assurément, car le cabinet noir fonctionnait à Paris aussi bien qu'à Vienne:

«... Je t'ai écrit sûrement à la même occasion; mais j'ai le malheur de porter un nom qui excite tant la curiosité, qu'on ne voit point une lettre qui en soit décorée qu'on ne soit tenté de la lire, et même de la relire, à en juger par le temps qu'on les retient.»

Entre temps, et à mesure que l'ascendant du comte Neipperg sur Marie-Louise s'affirmait, celle-ci avait fini par bannir toute contrainte, ne plus prendre de détours, enfin par afficher ouvertement son penchant pour le général. Le Journal de mon grand-père raconte que les soirées musicales quotidiennes, en tête à tête avec le favori, se prolongeaient parfois jusqu'à 11 heures et même jusqu'à minuit. Une autre fois, après le dîner de l'Impératrice avec sa petite cour, Bausset et mon grand-père, comprenant qu'ils étaient de trop, prennent le parti de se retirer à 8 heures et demie, à la grande satisfaction probablement de Sa Majesté et de son cher général. Enfin, dans les premiers jours de novembre, on peut lire dans ce même Journal, qu'au cours d'une promenade sentimentale, dans le parc de Schönbrunn, Mme de Brignole, qui escortait l'Impératrice et son inséparable compagnon, se voyait obligée de les suivre en restant à dix pas derrière eux...

Le soir du 5 novembre, jour où Marie-Louise n'était pas sortie, Sa Majesté tint chez elle un cercle où se trouvaient réunis, outre sa petite cour habituelle: le prince et la princesse Metternich, le landgrave de Fürstenberg, le grand chambellan comte Wrbna, que cette mauvaise langue de Gentz qualifie quelque part de vieil abruti, Mmes de Colloredo, d'Edling, les Brignole, enfin le général Neipperg, les comtes Choteck et Aldini. Le Journal, qui nous renseigne à cet égard, signale le fait qu'il n'y eut ce soir là, chez l'impératrice Marie-Louise, ni jeu de billard, ni musique comme à l'ordinaire, à cause d'un entretien entre Sa Majesté et le premier ministre autrichien, entretien qui se prolongea pendant l'espace d'une heure et demie.

Dans l'intervalle des réceptions qu'elle donnait elle-même, Marie-Louise, comme le rapporte M. de Saint-Amand, «regardait pour ainsi dire, par le trou de la serrure, les fêtes auxquelles il lui était interdit d'assister. Au Burg, ou palais impérial de Vienne, il y avait, dans les salons de l'Empereur son père, une petite loge ou tribune, ménagée avec art, au coin de la galerie supérieure qui décorait le pourtour de la grande salle, et d'où l'on pouvait voir sans être vu[ [55]

La légation de France, à la tête de laquelle était alors placé le baron de la Tour du Pin, surveillait attentivement les faits et gestes de l'ex-impératrice, et en rendait exactement compte au ministre des Affaires étrangères à Paris. Le 9 novembre 1814, M. de la Tour du Pin adressait au comte de Jaucourt, ministre par intérim en l'absence du prince de Talleyrand, la dépêche suivante:

«L'archiduchesse Marie-Louise ne se présente à aucune des fêtes et des réunions journalières qu'amènent les circonstances; mais elle vient tous les jours voir son père, et souvent les souverains et les grandes-duchesses qui sont logés au palais; on va également la voir à Schönbrunn, sans qu'il y ait cependant à cet égard rien de trop marqué. La toilette paraît tenir une grande place dans sa vie, et il n'y a pas de semaine qu'elle ne reçoive de Paris des robes et des bonnets. En même temps il lui échappe des mots mélancoliques; elle fait de la musique triste, et dit que la tristesse est faite pour elle. On s'attache à répandre que le petit Bonaparte a une intelligence remarquable. On le dirige surtout à être agréable aux Français, et particulièrement aux soldats, à qui il paraît qu'on lui apprend à dire des choses aimables, quand il s'en présente un à lui, et quand il parle d'eux. Les fêtes, au lieu de s'épuiser, semblent se multiplier. Hier, il y en a eu une chez M. de Metternich; après demain il y aura une grande redoute parée, et le 16 un carrousel composé de vingt-quatre dames et de vingt-quatre chevaliers[ [56]

Il est plus que probable que la tristesse de Marie-Louise, signalée dans la dépêche qu'on vient de lire, était par moments bien réelle, et qu'elle lui était procurée, d'abord par ses propres remords, en second lieu par l'attitude attristée de ceux qui, comme Mme de Montesquiou et mon grand-père, lui portaient un réel intérêt. Quoi qu'il en soit le mal accompli n'était plus guère réparable, et quand des lueurs de raison revenaient à Marie-Louise, elle le comprenait... Cette princesse était en somme aussi à plaindre qu'à blâmer.

Depuis quelque temps des assurances plus positives étaient données à Marie-Louise relativement à la prise de possession de son duché de Parme qu'on lui faisait espérer assez prochaine. En cas de réalisation de cet objet de tous ses désirs, il paraissait certain qu'on ne lui accorderait l'autorisation d'y amener aucun fonctionnaire ni aucune dame de nationalité étrangère, et surtout française. La souveraine de Parme devrait préalablement accepter un gouverneur autrichien et un ministre autrichien, qui seuls seraient les dépositaires de sa confiance et de son autorité.

En s'entretenant de ces détails avec sa femme dans une lettre datée du 10 novembre 1814, mon grand-père ajoute: