«... Je t'ai déjà parlé précédemment du changement qui s'est opéré, pendant mon absence, dans la tête et dans le cœur de l'Impératrice. Cela n'a point dégénéré depuis que je suis ici, bien au contraire. Mais on tolère tout pourvu qu'elle oublie son mari et même son fils. Tu conçois comme, avec de pareilles dispositions, les Français et surtout ceux dont l'attachement à l'empereur Napoléon est connu sont vus de mauvais œil. Mme de Montesquiou et moi sommes les derniers des Romains; les autres ont acheté, par une lâche condescendance, une espèce de tolérance à travers laquelle percent le dédain et le mépris. La duchesse et C..., sont perdus et ruinés dans l'esprit de leur auguste amie, et je dois avouer qu'ils méritent cette disgrâce—si c'en est une... Ne parle de cela à qui que ce soit; n'en dis rien à la duchesse, surtout de ce qui a trait à Mme de Montesquiou: c'est sa mortelle ennemie...»
On trouvera l'explication de ce qui précède dans un passage des Mémoires de la veuve du général Durand, dont on nous permettra de rappeler la véracité et le noble caractère. Ce passage de ses mémoires donne la clé ou plutôt l'explication de l'inimitié qui avait toujours existé entre la comtesse de Montesquiou et Mme de Montebello. Voici comment s'exprime Mme Durand:
«La duchesse de Montebello et la comtesse de Montesquiou étant (à la cour) à la tête de deux partis, non seulement différents mais opposés, il est facile de croire qu'il ne devait pas régner entre elles une liaison bien intime. La comtesse, toujours prudente et réservée, n'affichait pas l'éloignement qu'elle avait pour la duchesse, et ne cherchait pas à lui rendre de mauvais services. Elle se contentait de ne point parler d'elle, et d'apporter une grande froideur dans les relations nécessaires qu'elles avaient ensemble; mais il n'en était pas de même de Mme de Montebello. Elle n'allait voir le jeune prince que le moins possible, pour ne pas être obligée de voir, en même temps, sa gouvernante. Elle cherchait à persuader à l'Impératrice que les soins que Mme de Montesquiou prenait de son fils, l'attachement qu'elle lui montrait, n'avaient d'autre motif que l'ambition et l'intérêt; accusation dont les événements postérieurs démontrèrent bien la fausseté. Informée de ces efforts continuels pour lui nuire, Mme de Montesquiou s'en plaignit une ou deux fois à l'Impératrice même, en essayant de lui dessiller les yeux sur sa favorite; mais le bandeau qui les couvrait était trop épais; la première impression avait été produite, et l'on connaît tout le pouvoir d'une première impression, surtout quand elle est reçue dans la jeunesse et produite par une personne à qui l'on a donné toute sa confiance. Marie-Louise ne rendit donc pas alors à Mme de Montesquiou la justice qui lui était due, comme elle eut occasion de s'en convaincre plus tard[ [57].»
Les rancunes de femme sont terribles et l'on conçoit, à présent, ce qui motivait la dernière phrase de l'extrait de la lettre du 10 novembre, que nous venons de citer plus haut. Loin de nous la pensée de vouloir pousser au noir le caractère de la duchesse de Montebello; mais il semblera peut-être au lecteur, aussi bien qu'à nous, qu'au milieu de leurs dissensions intestines, le beau rôle appartient à Mme la comtesse de Montesquiou.
CHAPITRE XIV
Zèle de Talleyrand contre tout ce qui porte le nom de Bonaparte.—Projet de déporter Napoléon aux Açores.—Lettre de la légation française à Vienne, adressée à Paris.—Lettre de mon grand-père à sa femme, blâmant avec force la conduite de quelques-unes des personnes de la suite de Marie-Louise.—M. de Carcassonne.—Constatation de l'influence dominatrice prise par Neipperg sur Marie-Louise.—Folle passion de cette dernière pour le général.
Docile aux instructions de Louis XVIII, Talleyrand que le zèle de la légitimité dévorait (depuis la Restauration), jugeait—comme son nouveau maître—que la présence de Napoléon à l'île d'Elbe constituait un danger pour la sécurité du trône des Bourbons. L'événement s'est chargé, par la suite, de montrer que ces craintes n'étaient pas des appréhensions chimériques. En attendant il s'efforçait, par peur de l'Empereur déchu et pour plaire au parti royaliste, d'obtenir qu'on éloignât Napoléon de son île, qu'on déchirât le traité qui lui en assurait la propriété, et qu'on le déportât soit aux Açores, soit à Sainte-Hélène. Ainsi le traité de Fontainebleau, moins d'un an après sa signature, était déjà lettre morte aux yeux non seulement du Gouvernement royal français, mais encore à ceux des souverains et ministres des puissances alliées cosignataires du même traité[ [58]. L'article par lequel la souveraineté de Parme était formellement assurée à Marie-Louise et à son fils n'était pas respecté davantage, puisqu'il faisait—comme on l'a vu—l'objet des mêmes controverses et des mêmes tergiversations. Même à la date du 12 novembre on trouve une dépêche des plénipotentiaires du roi de France à Vienne, par laquelle ils se déclarent fondés à espérer que Parme sera rendu à la famille d'Espagne, c'est-à-dire à l'ancienne reine d'Étrurie, tandis que Marie-Louise recevra une compensation. Metternich paraissait être de cet avis, car il avait laissé entendre à Talleyrand qu'il désirait «qu'une ou deux légations fussent données à l'archiduchesse Marie-Louise et à son fils». Dans le cas où cet échange aurait pu s'effectuer, on devait en proposer le retour au Saint-Siège, si le fils de Napoléon mourait sans enfants.
Le 23 novembre l'ambassade française en Autriche mandait au Ministère des Affaires étrangères à Paris:
«Si les paroles de M. de Metternich, pouvaient inspirer la moindre confiance, on serait fondé à croire qu'il trouverait l'archiduchesse Marie-Louise suffisamment établie en obtenant l'état de Lucques, qui rapporte cinq à six cent mille francs et que, pour lors, les Légations pourraient être rendues au Pape et Parme à la reine d'Etrurie[ [59].»