Ce n'est guère qu'à la fin de décembre que tous ces obstacles seront aplanis, et qu'en dépit des embûches et des bâtons dans les roues mis par Talleyrand sur sa route pour arriver à Parme, Marie-Louise finira par être à peu près certaine d'obtenir gain de cause, mais en sacrifiant celle de son fils.
Cependant la petite cour française de l'Impératrice continuait à rester divisée en deux camps: celui des serviteurs demeurés fidèles à l'empereur Napoléon, c'est-à-dire Mme de Montesquiou et mon grand-père; et l'autre, dont Mme de Brignole et M. de Bausset paraissaient faire désormais partie.
La lettre suivante, adressée à ma grand'mère par son mari, donne à ce sujet des détails que nous continuons à placer sous les yeux du lecteur:
«Schönbrunn, 14 novembre 1814.
»... Je t'avais dit, je crois, que la princesse Tyskievich t'enverrait demander tes lettres. Mme de Brignole a reçu une réponse de cette dame à la lettre par laquelle elle la priait d'envoyer chez toi. Je te dirai, au reste, pour toi, que je ne me livre nullement aux avances de Mme de B... et que je m'en tiens un peu éloigné. Je n'ai point à me plaindre d'elle, mais de sa manière d'être qui n'est pas estimable, et qui ne peut être justifiée par rien. Du reste je garde la bienséance avec elle, mais j'évite de la voir en particulier. Je t'avoue que l'idée ne m'était pas venue d'un changement si subit que celui qui s'est opéré, depuis trois mois, dans cette petite cour. Je devrais regretter mon voyage de Paris, si je n'obtenais tous les jours la conviction que je n'aurais pas pu empêcher ce qui s'est passé. Quand les princes ont du penchant à la faiblesse, les complaisances et les lâches conseils leur deviennent bien funestes; le mal qu'ils font est irrésistible. Ne m'envoie ici ni caricatures, ni brochures faites dans un esprit qui n'est plus celui de notre cour. J'ai le renom d'être l'homme de l'Empereur Napoléon, mais ma profession de foi, à cet égard, est qu'il y aurait de l'extravagance à se faire le champion d'une cause qu'on n'est pas en état de défendre. Je regarde le doigt de Dieu comme marqué dans tous les événements qui se sont passés; je ne puis rien faire pour anticiper sur ses décrets, mais cela ne m'empêche pas de conserver, dans mon cœur, une reconnaissance et un sentiment que personne n'a le droit de blâmer. Je sais que cette façon de penser est appréciée, et qu'elle me vaut au moins de l'estime. Ce que je trouve le plus laid, c'est que ceux qui se conduisent le plus mal, à cet égard et sous d'autres rapports dont je ne dirai pas la turpitude, proteste, devant moi, tous les jours du contraire, tant ils se sentent honteux; mais j'ai trop de raisons de ne pas les croire... Il est dur d'être obligé de revenir sur le compte de personnes qu'on était accoutumé à aimer et à estimer...»
Autre lettre:
«Du 15 novembre, à Schönbrunn.
»Tu me demandes, chère amie, des nouvelles de ce qui se passe ici relativement à nos affaires; Il paraît que Parme restera à l'Impératrice. Les concessions importantes que les souverains viennent de se faire, réciproquement, laissent l'espoir qu'on passera légèrement sur les plus petites, et surtout sur celles de l'Italie, depuis que Gênes est cédé au Piémont, et Alexandrie par moitié à l'Autriche. Reste à savoir si l'Impératrice aura la faculté de résider dans ses nouveaux Etats... Pour dégoûter les Français, le Ministère veut qu'on ne paie point les grandes places. B... et Mme de B.., C... surtout sont mal vus, et ils le méritent. On a la bonté de penser plus favorablement de moi, sans doute à cause de mon désintéressement. Mais tu penses bien que je rougirais (si j'accompagnais, à Parme, Sa Majesté dont je désapprouve tout à fait la conduite) de recevoir de ses fonds particuliers, un traitement que j'aurais l'air publiquement de refuser; et puis en quelle qualité? On ne veut que des ministres et employés autrichiens, que des chambellans et des dames de Parme ou d'Autriche...
»Au milieu des fêtes qui se succèdent à Vienne, les plus grandes iniquités se consomment. La Saxe est décidément enlevée à son roi, le plus vertueux et le plus loyal des souverains, pour être donnée à la Prusse. Ce bon et malheureux roi de Saxe ne veut accepter aucun dédommagement. Il veut mendier son pain, suivi de sa femme et de sa fille...»
A l'égard de l'inique spoliation du roi de Saxe, les sentiments généreux se trouvèrent, cette fois, d'accord avec la politique au sein du Cabinet français. M. de Talleyrand reçut l'ordre de plaider, à Vienne, avec la plus grande insistance, la cause de l'infortuné souverain de la Saxe.[ [60] Louis XVIII et son frère s'étaient souvenus, sans doute, des liens étroits de parenté qui les unissaient à la maison royale saxonne. Tous les efforts tentés dans ce sens n'aboutirent, néanmoins, qu'à tempérer bien faiblement la grandeur de l'injuste sacrifice imposé au monarque saxon.