Mme de Brignole, intime amie de M. de Talleyrand, s'était formée à son école et avait—comme lui—le goût de l'intrigue au plus haut degré. Ce besoin d'inquisition de leur part, cette curiosité intéressée que rien ne pouvait satisfaire de façon suffisante, inspiraient des soupçons et des inquiétudes assez justifiées à tous ceux qui étaient au courant de leurs procédés. C'est ainsi qu'à propos de la visite annoncée à ma grand'mère d'un certain M. de Carcassonne, son mari croit utile de la prémunir contre toute imprudence de langage qui serait susceptible de lui échapper en présence de ce personnage, considéré par mon grand-père comme un émissaire de Mme de Brignole. Aussi adresse-t-il à sa femme, le 17 novembre, la lettre qu'on va lire:
«Tu me demandes ce que c'est que M. de Carcassonne... Comme je ne veux pas t'en parler par la poste, je te dirai que je ne le connais pas du tout, que je ne l'ai vu que pendant deux jours, qu'il m'a paru fort attaché à Mme de B..., qu'il ne faut pas, je crois, que tu penses tout haut devant lui, parce que Mme de B... peut l'avoir mis en avant pour servir son goût d'intrigues de toute espèce. Il a fait un peu tous les métiers. Il a été, entre autres choses, employé auprès du général Menou en Piémont et à Venise. Voilà ce que je désire que tu saches pour te mettre en garde, contre toute insinuation qu'il pourrait te faire, pour savoir ma manière de penser vis-à-vis de sa patronne ou de l'Impératrice...
»Tu crois que je suis fort triste, chère amie. Je ne m'amuse pas excessivement il est vrai, car ce qui se passe sous mes yeux m'afflige quelquefois. Mais, quand tu auras lu mes précédentes lettres, tu pourras interpréter ce que Mme de B... appelle être fort triste de ma part, c'est-à-dire très réservé avec elle, parce que sa conduite, vis-à-vis de l'Impératrice, me donne de justes sujets de l'être. Je me suis déjà assez étendu sur ce chapitre, dans mes autres lettres, pour le remettre encore sur le tapis.
»Je suis étonné que Mme de Montebello ne reçoive pas de lettres de l'Impératrice. J'entends dire tous les jours à Sa Majesté qu'elle lui a écrit par telle occasion. Je n'ose presque pas dire que, pour moi, c'est presque une raison de croire le contraire. Ce malheureux défaut de dissimulation et de mensonge s'est développé chez l'Impératrice à un point extrême. J'ai été deux mois sans vouloir m'en apercevoir. Voilà au reste où mène la nécessité de cacher ses actions. Je ne puis t'exprimer combien il m'en coûte de te faire voir, sous un jour si défavorable, une personne que nous regardions comme un ange!»
Il est certain que, depuis les temps heureux auxquels le passage de la lettre qu'on vient de lire fait mélancoliquement allusion, l'ange—dont elle rappelle les vertus—s'était singulièrement dépravé... S'il était nécessaire d'en fournir une preuve plus manifeste, nous la trouverions inscrite dans quelques lignes concises du Journal auquel il a déjà été fait tant d'emprunts, au cours de nos récits: A la date du 18 novembre de l'année 1814, une brève inscription de quelques lignes mentionne, sans réflexion, à quel point le succès du général Neipperg devait être éclatant et complet. Ce jour-là Marie-Louise, de plus en plus folle de son nouveau seigneur et maître, après avoir mené le favori faire une promenade sentimentale dans le parc de Laxembourg, l'entraînait dans les appartements du Palais pour lui montrer celui qu'elle y occupait avant son mariage, et probablement peut-être aussi la cage devenue vide des oiseaux qu'elle y nourrissait!... Ce qui nous amène à formuler cette adjonction aux courtes phrases du journal, c'est que nous savons que, beaucoup plus tard, Marie-Louise eut, par la suite, une perruche du nom de Margaritina à laquelle elle devait tendrement s'attacher, et dont le babillage contribua, semble-t-il, à lui apporter d'utiles consolations à l'époque de la mort du comte Neipperg...
Cette pauvre impératrice avait par trop vraiment les allures d'une petite pensionnaire écervelée!
Nous terminerons ce chapitre par un extrait de lettre de la correspondance de mon grand-père, lettre datée du 19 novembre 1814:
«Bien que dans la maison d'une souveraine et au milieu du tumulte qu'occasionnent la présence de tant de monarques, et les plaisirs dont on entoure les maîtres du monde, réunis ici comme dans un conseil des dieux, mon isolement est absolu... Entouré de gens qui se roulent dans la fange et qui abusent de l'inexpérience et de la facilité de la plus faible des princesses, je ne puis que gémir des malheurs qui en seront la conséquence inévitable. Elle avoue qu'elle est trompée et trahie, et elle n'a pas le courage de dire un mot qui servirait de frein aux plus audacieux. J'ai fini par cesser des observations inutiles et qui deviendraient importunes, et je vis, comme un solitaire, au milieu de scènes auxquelles je voudrais être étranger. J'attends avec impatience la fin de tout ceci. Il paraît probable qu'avant la fin de décembre, toutes les affaires du Congrès seront terminées d'une manière ou d'une autre.
«Je t'ai donné des nouvelles du prince de Parme dans mes dernières lettres. Cet aimable et cher enfant est une de mes consolations principales ici. Je l'aime comme mon fils, et je passe mes heures les plus agréables avec lui...»
Bientôt le pauvre enfant, grâce en partie à l'insouciante faiblesse de sa mère, ne portera même plus le nom de prince de Parme. On ne saura bientôt plus comment qualifier le fils de Napoléon le Grand, jusqu'au moment où son grand-père, l'empereur d'Autriche, lui conférera le titre allemand de duc de Reichstadt!