CHAPITRE XV
Zèle déployé par Neipperg pour bien remplir sa mission.—Il fait étalage de son dévouement pour Marie-Louise.—M. de Gentz; influence qu'il exerce à Vienne, notamment sur Metternich.—Musique quotidienne le soir chez Marie-Louise.—Le prince Eugène Beauharnais et le prince de Ligne.—Portrait de ce dernier.—Grand dîner chez Marie-Louise.—Mort du prince de Ligne.
Le général Neipperg, tout en surveillant les moindres mouvements de l'impératrice Marie-Louise, n'avait garde de manquer d'en faire des rapports détaillés à qui de droit. D'autre part nous sommes obligé de convenir qu'il s'occupait de la sauvegarde de ses intérêts avec le plus grand zèle, qu'il faisait profession, vis-à-vis d'elle, du dévouement le plus chevaleresque; enfin qu'il l'entourait d'hommages et d'attentions de toute espèce. Nous savons maintenant à quel point Marie-Louise s'y montrait sensible.
Elle avait écrit, sur le conseil de son favori, à l'empereur de Russie et au roi de Prusse pour leur recommander sa candidature au trône ducal de Parme, et le général s'était naturellement empressé d'aller porter lui-même les lettres de la princesse à ces deux potentats. Ceux-ci n'avaient pas jugé utile, paraît-il, de recevoir le mandataire de Marie-Louise, mais leurs réponses avaient été favorables, surtout la plus importante, celle de l'empereur Alexandre, qui s'était montré particulièrement bien disposé vis-à-vis de l'ex-impératrice des Français. Le général Neipperg, à l'affût de tout ce qui pouvait intéresser celle-ci, se remuait beaucoup et allait fréquemment chercher des informations chez le chevalier de Gentz, égérie du prince Metternich, et secrétaire des conférences du Congrès. Ce Gentz, homme bien informé s'il en fût, était à cette époque une véritable puissance à Vienne. Neipperg lui rendait de fréquentes visites et allait souvent lui demander conseil; car Gentz avait l'oreille de Metternich et savait, mieux que personne, le langage qu'il convenait de tenir à ce ministre quand il s'agissait d'en obtenir quelque chose. On a, quelquefois appliqué, en France, le qualificatif de pouvoir occulte à certains personnages politiques; Gentz, par sa valeur intellectuelle et par la haute situation politique qu'il avait su se créer, aurait pu mériter cette qualification mieux que qui que ce soit.
La musique continuait cependant de servir de dérivatif aux secrets et fugitifs remords de l'Impératrice. Le général Neipperg exploitait habilement le penchant qui l'y portait. A chaque instant le Journal porte la mention: musique particulière ce soir avec le général. Le prétexte du tête-à-tête de Marie-Louise avec le général était la musique, ou bien la musique était celui de leur tête-à-tête, bref ce soir-là, la femme oublieuse de Napoléon fermait sa porte et ne recevait personne. Dans une de ses lettres, celle du 26 novembre, mon grand-père raconte «que l'Impératrice se porte à merveille; que la musique l'absorbe tout entière, et qu'elle y devient très forte...» Il ajoute «qu'elle chante aussi beaucoup et avec une grande assurance», mais il l'avoue, «sans beaucoup de justesse. Enfin que c'est son passe-temps le plus agréable... qui lui fait oublier bien des souvenirs importuns.» Il est parlé, dans un autre passage de sa lettre, du manque absolu de confortable au palais de Schönbrunn, où le froid vous pénètre, où les portes et les fenêtres ferment si mal qu'auprès du feu les bougies sont soufflées par le vent, comme elles pourraient l'être dans le parc. Le narrateur en arrive à souhaiter la neige dont le blanc tapis ferait diversion à la désolation des grandes allées dépouillées et noires, des gazons jaunis, encadrés de chemins couverts d'eau, ce qui lui inspire la réflexion suivante: «Cette neige, notre pauvre petit prince l'attend avec impatience. Quand il se lève, il va voir à la fenêtre s'il a neigé. Il se promet de grands plaisirs à faire des boules et des hommes de neige. C'est un enfant vraiment charmant. Qu'une mère devrait être fière d'avoir un pareil fils! Toutes les fois que je le regarde, je fais des vœux pour que Napoléon et Eugène[ [61] lui ressemblent...» Parlant ensuite de la prolongation indéfinie du séjour à Vienne, de tous les souverains étrangers, l'auteur de la lettre exprime l'opinion que le respect que l'on a coutume de porter à la majesté royale doit finir par s'affaiblir devant ces assemblées de rois, confondus, dépouillés du prestige de l'étiquette et de tout apparat.
Parmi les personnages qui, à Schönbrunn, avaient l'habitude de fréquenter chez l'impératrice Marie-Louise, il en était deux dont mon grand-père avait particulièrement à se louer, et qui lui témoignaient, de leur côté, une grande sympathie. On en trouve le témoignage dans presque toutes les lettres de la correspondance dont nous publions ici de si nombreux fragments. C'était d'abord le beau-fils de Napoléon, l'ancien vice-roi d'Italie, le fils de l'impératrice Joséphine, le mari de la princesse Auguste de Bavière, en un mot le prince Eugène de Beauharnais. Ce prince a, dans toutes les circonstances et dans toutes les actions de sa courte existence, montré le plus beau et le plus noble caractère. L'autre était le prince de Ligne, type accompli des grands seigneurs d'autrefois, courtois, bienveillant, aimable, causeur spirituel et charmant, malgré les quatre-vingts hivers qui avaient neigé sur sa tête. Une des grandes consolations de mon grand-père pendant cette période d'exil, était d'aller s'asseoir à la table de son «cher prince Eugène» où il avait son couvert mis tous les jours; l'autre était de causer avec le prince de Ligne, ou plutôt d'écouter ses intéressantes anecdotes ou les saillies spirituelles de son esprit primesautier. Ce bon et charmant vieillard était aussi très apprécié du jeune prince fils de Napoléon, dont il avait su capter les bonnes grâces par ses bienveillantes gâteries. Le prince de Ligne était grand et se tenait droit. Il avait une démarche noble, une belle figure, mais des yeux ternes qui n'annonçaient pas l'esprit piquant ni la vivacité d'à propos qui l'avaient rendu célèbre. La simplicité de son uniforme de feld-maréchal et l'aisance avec laquelle il se servait d'une canne, dont l'appui ne paraissait pas lui être nécessaire, donnaient à sa personne un grand air de distinction. Les fêtes et les plaisirs mondains si multipliés, à Vienne, pendant l'hiver de 1814 à 1815, à cause du Congrès et de la présence de tant de têtes couronnées, devaient malheureusement hâter prochainement et rapidement la fin de cet excellent prince si aimable.
Le 30 novembre l'impératrice Marie-Louise recevait à 5 heures la visite de l'empereur Alexandre qui s'était fait annoncer par son aide de camp Czernitchef; et le même jour, dans une lettre à sa femme, mon grand-père nous rend compte des réceptions mondaines auxquelles il se trouve mêlé:
«... Je vais souvent voir le prince Eugène. Quand je le puis même j'y dîne, car j'y ai mon couvert mis tous les jours. Mais il dîne à 3 heures après-midi, et nous à 8 heures du soir, de sorte que cela n'arrive pas aussi souvent qu'il m'en presse. Je n'ai été non plus que deux fois au théâtre où le prince Eugène a mis sa loge à ma disposition, à cause de l'impossibilité de revenir le soir à Schönbrunn. Aussi à 5 heures je suis toujours rentré dans ce triste et beau palais. Sa Majesté dîne presque toujours avec nous seuls: Mme de Brignole, Bausset, le général Neipperg et moi.
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»Les mardis et les samedis nous avons deux ou trois personnes à dîner et du monde le soir. C'est d'abord le prince de Ligne, vieillard charmant, d'un esprit et d'une amabilité à laquelle rien ne peut se comparer, le prince et la princesse Clary, son gendre et sa fille, le prince et la princesse de Metternich, mais rarement, un ou deux parmesans qui sont à Vienne, la comtesse Colloredo, ancienne grande maîtresse de l'Impératrice, le comte d'Edling son ancien grand maître, sa femme et ses deux enfants, quelques ministres et grands officiers autrichiens avec leurs femmes, le prince Eugène, le comte Aldini, le fils de Mme de Brignole et sa belle-fille, les aides de camp du général Neipperg, le prince Lambesc, etc. Il se trouve parmi ces personnes quelques-unes qui sont fort aimables, mais, en général, ces soirées sont un peu sérieuses, pour ne pas dire ennuyeuses. Voilà pourtant tout le plaisir et les agréments de ce séjour. Mais si je ne vais pas souvent admirer les grâces de Bigottini la danseuse, je l'ai rencontrée hier chez Isabey qui fait son portrait. La pauvre fille est loin d'être une beauté. Elle m'a prouvé que, même en fait de beauté et de grâce, tout est de convention!»