Le 2 décembre 1814, Marie-Louise étant allée rendre visite, à Vienne, à sa belle-mère l'impératrice d'Autriche, apprit qu'un rassemblement de badauds, qui stationnaient devant sa voiture, avait critiqué à haute voix le maintien des armoiries impériales françaises peintes sur les panneaux, et celui de la livrée verte que portaient encore ses gens. Aussi l'ex-impératrice, qui n'attendait peut-être que ce prétexte, s'empressa-t-elle, sans plus tarder, de donner l'ordre à M. de Bausset de faire disparaître de ses équipages des emblèmes si gênants, et de substituer une livrée bleue à la livrée verte. Une autre fois la femme de Napoléon, pendant une de ses promenades à Vienne, avait entendu quelques individus prononcer, sur son compte, certains propos malsonnants. L'un d'entre eux se serait écrié, paraît-il: «Cette dame ferait bien mieux de retourner avec son fils auprès de son mari, plutôt que de rester ici et de pratiquer l'espionnage à son profit!» La première partie du conseil était, on le reconnaîtra, fort logique; quand à la seconde accusation, celle d'espionnage en faveur de l'Empereur détrôné, combien était-elle injuste et peu justifiée!... Aussi ne sera-t-on pas surpris de savoir que Marie-Louise s'en montra courroucée autant qu'indignée.
Le 10 décembre, deux jours avant son anniversaire de naissance, l'impératrice Marie-Louise eut à Schönbrunn une journée bien remplie. Dans la matinée notre Journal rapporte qu'elle avait reçu à déjeuner le prince Eugène lorsqu'au milieu du repas l'empereur d'Autriche survint, sans se faire annoncer, suivi du seul général Kutschera. L'impératrice, se levant aussitôt de table, accompagna son père au salon où ils demeurèrent à causer une bonne demi-heure. Nous sommes fondé à penser que cette visite inattendue de l'empereur François à sa fille avait pour but de lui procurer une surprise agréable, à la veille de son jour de naissance. Le monarque autrichien vint, croyons-nous, ce jour-là, annoncer à Marie-Louise l'aplanissement définitif des difficultés qu'avaient soulevées la France et l'Espagne pour s'opposer à son avènement à la souveraineté du duché de Parme. Après le départ de l'empereur son père, l'Impératrice reçut successivement les visites de l'archiduchesse Béatrix, de l'archiduc Charles, de l'archiduc Palatin, de l'archiduc Antoine et de l'archiduc Albert.
Le soir de ce même jour Marie-Louise réunissait à sa table, dans un grand dîner, sa belle-mère l'impératrice d'Autriche, le prince héréditaire, le petit prince François, les archiduchesses Léopoldine, Clémentine et Caroline, le prince Antoine de Saxe et la princesse Thérèse. L'empereur François devait aussi venir dîner, mais il s'était dégagé le matin. A la suite de tous ces détails le Journal ajoute qu'après le dîner Marie-Louise chanta, le général Neipperg tenant le piano. Dans la matinée de ce même 10 décembre partait de Schönbrunn, à l'adresse de ma grand'mère une lettre dont nous détachons ce fragment: «C'est après-demain le jour de naissance de l'Impératrice. L'usage ici est qu'on s'envoie complimenter à cette occasion. Sa Majesté, pour se dérober à ces compliments, part demain pour aller passer le lundi 12 à Baden. Je ne pourrai donc pas t'écrire avant mardi prochain. L'empereur et l'impératrice d'Autriche doivent venir dîner ce soir ici, avec les princes et les princesses leurs enfants, pour célébrer l'anniversaire de la naissance de leur fille. L'Impératrice est extrêmement sensible à cette marque de bonté de l'Empereur pour elle.»
Le 12 décembre, date de l'anniversaire de naissance de Marie-Louise, il avait été question, à ce qu'il paraît, de faire apprendre par cœur au fils de Napoléon un compliment destiné à être récité par le jeune prince à sa mère. Ce compliment consistait en un quatrain composé des vers qui vont suivre:
Autant que moi, personne, ô ma chère maman
Ne doit bénir ce jour prospère,
Vrai, ne lui dois-je point le bonheur si touchant
Et si doux à mon cœur de vous nommer ma mère!
On lui faisait observer en même temps que le mot vrai avait été employé parce qu'il s'en servait, ajoutait-on, à tout propos pour affirmer. Alors l'enfant devint subitement sérieux et—au moment où il aurait dû s'exécuter—aucune instance ne fût capable de lui faire réciter le quatrain reproduit plus haut, tant la crainte du ridicule avait déjà prise sur cette jeune intelligence!
Pendant la courte fugue de Marie-Louise à Baden, non loin de Vienne, le journal de Gentz mentionnait la maladie dont le pauvre prince de Ligne venait d'être atteint, maladie qui en peu de jours allait le coucher dans la tombe. Elle avait commencé, dit M. de Gentz, le 8 décembre et quelques jours après le prince avait succombé. En relatant la mort de cette personnalité si célèbre, l'homme d'état autrichien rend hommage aux éminentes qualités et à l'excellent jugement dont le feld-maréchal, prince de Ligne, était doué. Il proteste contre l'impertinente appréciation de plusieurs gros bonnets de la Cour d'Autriche, qui se permettaient de le traiter de «vieux radoteur».