Nous allons faire connaître au lecteur ce que pensait mon grand-père de ce personnage historique qu'on enterrait à Vienne, en grande pompe, le jour même où la lettre adressée à ma grand'mère en partait:

«Schönbrunn, 15 décembre 1814.

«... A défaut de bals qui sont suspendus depuis l'Avent, on reprend à la Cour des tableaux vivants ou l'on y joue la comédie. La première comédie qu'on ait encore représentée est le Pacha de Suresnes. Cette pièce est jouée par les dames et les principaux seigneurs de la Cour. Quand on dansait, ce pauvre prince de Ligne disait: Le Congrès danse, mais ne marche pas! Je ne sais pas ce qu'il dirait aujourd'hui. Ce bon et excellent vieillard est mort avant-hier. Sa mort a fait une grande sensation à Vienne. C'est un homme tout à fait historique. Il a vécu dans l'intimité de Marie-Thérèse, de Joseph II, de l'impératrice Catherine de Russie, du grand Frédéric, de Louis XV, de Voltaire.

»Je dis dans l'intimité, parce qu'il voyageait, par exemple, dans la même voiture, assis entre l'impératrice Catherine et l'empereur Joseph, reposant sa tête sur les épaules de tous les deux, pendant le fameux voyage de Crimée. Il est impossible que personne ait eu un esprit plus brillant, une amabilité plus douce et une familiarité plus noble que le prince de Ligne. Il est universellement regretté. Tout le monde à Vienne porte son deuil, parce qu'il était allié à toutes les familles de la Cour. Il est aussi beaucoup regretté à Schönbrunn où il venait souvent nous voir. Il avait quatre-vingts ans et en paraissait au plus soixante. Ses cheveux étaient à peine gris. Il avait une superbe figure, une taille droite et au-dessus de l'ordinaire, un embonpoint proportionné. C'était en tout un homme qui se serait fait remarquer dans toutes les classes et dans tous les états. Je me suis étendu un peu sur lui, parce qu'il était extrêmement bon pour moi, et qu'il pensait très bien et très noblement.»

M. de Talleyrand dut aussi regretter sa perte, car il avait avec lui des relations fréquentes, et, comme en toutes choses, il savait en tirer profit.

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CHAPITRE XVI

Marie-Louise atteint ses 23 ans.—Cadeaux que lui envoie sa belle-mère l'impératrice d'Autriche.—Arrivée de lettres de l'empereur Napoléon.—Marie-Louise les remet à son père l'empereur d'Autriche.—Parme et le Congrès.—Traité du 3 janvier 1815.—Propos de l'empereur de Russie.

Le 12 décembre 1814, anniversaire de la naissance de l'impératrice Marie-Louise, qui atteignait ses vingt-trois ans, sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, lui avait envoyé une lettre de félicitations, accompagnée de plusieurs cadeaux. Notre Journal donne la nomenclature de ces cadeaux: c'était d'abord un bracelet orné du portrait de cette princesse, puis un porte-plume en bronze, enfin une petite statuette d'albâtre, assise sur un socle de pavé de Vienne, et supportant une tablette avec une inscription en langue allemande exprimant des vœux de bonheur.