Le 23 décembre Marie-Louise, après avoir été entendre, à Vienne, le concert de la Cour, par sa fenêtre accoutumée du corridor, en rapporta une lettre de l'empereur Napoléon, datée du 20 novembre, que lui avait remise l'empereur François, et qu'un courrier du grand-duc de Toscane avait apportée quatre jours auparavant. Dans cette lettre, Napoléon se plaignait du silence de l'Impératrice qu'il priait de lui écrire, en lui donnant de ses nouvelles et de celles de son fils. On avait dû certainement communiquer ladite lettre aux autres souverains, comme le prouvaient d'ailleurs les quatre jours de retard de sa transmission. C'était, en effet, dans l'intention de montrer aux alliés son entière bonne foi, que le souverain de l'Autriche avait exigé de sa fille la remise des lettres que lui adresserait son époux. Marie-Louise ne fit aucune réponse, attendu que la permission ne lui en était pas accordée. Marie-Louise, sur les instances du ministre Metternich, avait fini par promettre de n'entretenir aucune correspondance avec son mari, sans le consentement de son père. Elle lui remettait en conséquence toutes les lettres qui lui parvenaient de l'île d'Elbe! Napoléon, informé de la violation du secret de sa correspondance et de la défense d'y répondre intimée à l'Impératrice, cessa lui-même d'écrire.
Les jours suivants l'archiduc Charles, le prince Eugène, viennent successivement déjeuner avec l'Impératrice, que, l'avant-dernier jour de l'année, l'empereur Alexandre vint visiter à son tour.
Cependant les affaires de Parme dont la solution, en faveur de l'impératrice Marie-Louise avait paru irrévocablement décidée, devenaient l'objet de nouvelles discussions et de nouvelles controverses. Le congrès ne terminait rien et tout y languissait; aussi mon grand-père faisait de ces lenteurs désespérantes l'objet d'une de ses lettres à sa femme, dont nous reproduisons ci-après des extraits:
«... Darnay[ [62] dont tu me parles, est ici avec le prince Eugène. Il attend la décision du sort de ce prince qui est encore moins avancé que nous, car le pays où il aura son indemnité n'est pas encore connu. C'est une petite affaire que les grandes font tout à fait négliger. Il a cependant reçu les plus magnifiques assurances des deux empereurs, et sa conduite ici lui concilie à peu près tous les partis. C'est un homme vraiment supérieur et qui réunit l'estime générale.
»Pour ce qui regarde l'Impératrice, on n'a cessé de lui répéter qu'elle est maîtresse d'aller à Parme quand elle voudra, et qu'elle pourra s'y rendre vers le milieu de décembre. Nous sommes au 19 et la question de possession des Duchés n'est pas même légalement reconnue ni fixée, quand la véritable question était de n'admettre, à cet égard, aucune discussion, aucun doute; un traité signé par toutes les grandes puissances assurant Parme à l'Impératrice, et ces États étant de plus occupés par les troupes autrichiennes et administrés depuis six mois en son nom! Il y a sans doute là-dessous quelque arrière-pensée que le temps dévoilera. Ce qu'il y a de plus triste et de plus désolant, c'est que rien ne finit.
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Ce congrès prend la route de ceux de Riswick et de Munster; il paraît devoir durer dix années comme eux.»
Entre temps le baptême de mon père et de son frère avait eu lieu, à Paris, dans l'église Saint-Philippe-du-Roule. Si nous revenons sur ce chapitre, pour la dernière fois, c'est parce que l'Impératrice avait tenu à être, avec son jeune fils, marraine et parrain de ces deux enfants. Mon grand-père donna donc lecture à Marie-Louise des lettres qu'il avait reçues de ma grand'mère pour lui communiquer les détails de la cérémonie, et voici comment il rend compte à sa femme de la façon dont l'Impératrice a bien voulu accueillir leurs remerciements:
«Schönbrunn, 26 décembre 1814.
»J'ai lu avec bien de l'intérêt, dans tes lettres du 9 et du 12, le détail de la cérémonie du baptême de nos deux petits anges.
»Je suis enchanté que tout se soit si bien passé. J'ai donné à l'Impératrice communication de tes lettres et je lui ai fait tous nos remerciements. Elle a été fort gracieuse, m'a chargé de te faire toutes sortes de compliments et de te témoigner toute la part qu'elle prenait au plaisir que nous éprouvions. Elle m'a parlé de l'amitié qu'elle avait pour ses deux petits filleuls et du désir de les voir bientôt, à Parme, avec leur mère. J'ai reçu cela comme un compliment affectueux; mais je n'ai pas répondu de cœur à son désir, le temps des illusions est passé. D'ailleurs, attendre les événements est tout ce qu'il y a à faire. Je ne suis ni engagé ni dégagé; ainsi nous avons toute liberté d'agir...»