«Le premier jour de l'année 1815 ranima dans le cœur de l'impératrice Marie-Louise les souvenirs de la France si violemment battus en brèche. En France, c'est un jour de solennité; à Vienne, c'est presque un jour ordinaire; c'est pendant la semaine qui précède qu'on se met en frais d'étrennes et de compliments. Les rues de Vienne sont alors encombrées d'équipages et de piétons endimanchés. On semble plutôt enterrer avec honneur l'année qui finit que fêter l'année qui commence.

»Ce retour à des usages de notre patrie nous fit croire un moment qu'elle n'était pas tout à fait oubliée à Schönbrunn. L'Impératrice reçut, après la messe, dans la galerie du palais, toutes les personnes de sa maison. Elle eut la bonté de me donner de charmantes étrennes, des produits de l'industrie viennoise, en y joignant une de ces petites cartes à figures qu'on est d'usage de se donner en Allemagne à certaines époques de l'année et qui exprimaient des vœux pour un avenir meilleur que le présent et qui pût ressembler en quelque chose au passé. Le général Neipperg, lui-même, se montra empressé et affectueux[ [63]

Il se préparait, à Vienne, pendant cette période de fêtes somptueuses et de congratulations intéressées, dès le début de l'année 1815, un événement diplomatique dont l'importance était assez considérable. Cet événement, s'il eût été connu à temps de l'empereur Alexandre, et avant la conclusion du traité du 25 mars 1815, aurait été susceptible peut-être, en effet, de modifier sensiblement les conséquences du retour de l'île d'Elbe et de la rentrée en scène de l'empereur Napoléon. Cet événement—tenu soigneusement secret par les intéressés,—fut le traité du 3 janvier qui constituait en face de la Russie et de ses alliés du nord, la triple alliance de l'Autriche, de l'Angleterre et de la France. L'hégémonie de Napoléon avait enfin été détruite, mais au prix de combien de luttes et d'efforts! Il ne s'agissait pas de la voir renaître, comme le phénix de ses cendres, au profit du puissant autocrate russe, devenu, à son tour, pour l'Europe, un objet de crainte et d'envie. Ce traité du 3 janvier 1815, négocié entre les trois parties contractantes à l'instigation de Metternich et de Talleyrand, et dirigé surtout, comme on le sait, contre l'empereur de Russie, stipulait: que les trois puissances s'engageaient à agir de concert et avec désintéressement, pour assurer l'exécution des arrangements pris dans le traité de Paris, et à se considérer toutes trois comme étant attaquées dans le cas où les possessions de l'une d'elles viendraient à l'être. Tel était le dispositif de l'article premier. Les autres articles avaient surtout pour but de réglementer la façon dont chacune des trois puissances contractantes exercerait son action.

Napoléon, aussitôt qu'il eut réussi à ressaisir le pouvoir, s'empressa de faire connaître à Alexandre le tour que lui avaient joué ses excellents alliés; mais il était déjà trop tard, la Russie venait d'apposer sa signature sur le traité du 25 mars 1815, avant que celui du 3 janvier de la même année lui eût été dévoilé... La moindre indiscrétion de la part d'un des membres du Ministère autrichien se fût-elle produite, et l'animosité de l'empereur de Russie contre Napoléon se retournait immédiatement contre Metternich, Talleyrand et le Gouvernement royal français; on n'ignore pas le peu de sympathie que portait en effet l'empereur Alexandre à la branche aînée des Bourbons. Au moment où—dans les premiers jours de mai 1814,—le roi Louis XVIII prenait, aux Tuileries, possession de la couronne de France, le Czar laissait échapper devant quelques personnes un propos qui a été recueilli: «Voilà les Bourbons replacés sur le trône... Qu'ils tâchent de s'y maintenir! car s'ils se laissent choir, ce n'est pas moi qui viendrai les y rétablir!». Lorsque moins d'un an après, au mois de mars 1815, Louis XVIII devra reprendre le chemin de l'exil, le même empereur Alexandre dira, quelques jours plus tard, à lord Clancraty, au sujet de l'éventualité d'une Régence impériale en France, une phrase significative. Ce propos que nous avons relevé dans l'ouvrage souvent cité de M. de Saint-Amand aggrave en même temps beaucoup la responsabilité de Marie-Louise, dans la chute de la dynastie napoléonienne: «L'année dernière, on aurait pu établir la régence; mais l'archiduchesse Marie-Louise à qui j'en ai parlé, ne veut pas, à quelque prix que ce soit, retourner en France. Son fils doit avoir en Autriche un établissement, et elle ne désire rien de plus pour lui. Je me suis assuré que l'Autriche, de son côté, ne songe plus à la Régence et ne la veut plus. L'année dernière, elle m'avait paru devoir concilier les différents intérêts; mais la situation n'est plus la même. C'est donc une chose à laquelle il ne faut plus penser. Je ne vois de propre à tout concilier que M. le duc d'Orléans. Il est Français, il est Bourbon, il est mari d'une Bourbon. Il a des fils; il a servi, étant jeune, la cause constitutionnelle; il a porté la cocarde tricolore que,—je l'ai souvent dit à Paris—l'on n'aurait jamais dû quitter[ [64]

CHAPITRE XVII

Cadeaux du jour de l'an.—Distraction d'hiver à Schönbrunn.—Les affaires dans le Congrès traînent de plus en plus en longueur.—Célébration en grande pompe, à Vienne, de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, à l'instigation du zélé Talleyrand.—Mon grand-père tient à y assister.—Visites fréquentes du czar à Marie-Louise.—Réception chez l'impératrice Marie-Louise.—La famille d'Edling.

Cette digression sur le terrain de la politique générale nous a éloigné de Schönbrunn et de ses habitants, dont l'existence tournait d'ailleurs toujours sensiblement dans le même cercle. Les petits faits quotidiens, signalés par notre Journal, ne présentent eux-mêmes qu'un intérêt bien restreint pendant la plus grande partie du mois de janvier 1815. Seules certaines lettres de la correspondance de mon grand-père avec sa femme seront susceptibles de fournir aux lecteurs quelques détails curieux sur la petite cour de l'impératrice Marie-Louise. Nous continuerons en conséquence à en insérer des extraits, à leur date, lorsque nous estimerons qu'ils sont capables d'offrir quelque intérêt à ceux qui voudront prendre la peine de les lire.

Le 2 janvier ma grand'mère recevait de son mari la lettre suivante, ou plutôt ne la recevait que bien plus tard puisqu'elle porte la date de ce jour:

«... L'Impératrice m'a envoyé hier un petit portefeuille charmant en maroquin orange, garni d'acier et de petites mosaïques avec un de ces petits billets à figures qu'on est dans l'usage de se donner, ici, au jour de l'an et aux jours de fêtes; il représente une tulipe dans laquelle se trouve une petite fille qui fait la révérence et porte 1.000 glücke dans sa hotte, ce qui veut dire mille bonheurs. Mon pauvre petit prince m'a donné aussi ses étrennes, en venant se jeter dans mes bras et en m'embrassant de tout son cœur. Je suis chargé de la part de l'Impératrice, de Mmes de Brignole et de Montesquiou de te faire tous les compliments et tous les souhaits possibles...