»La neige tombe par flocons depuis hier. Ce mauvais temps, qui devait retenir tout le monde chez soi, ne fait que donner un nouvel aliment à cette passion de fêtes et de plaisirs dont nos bons princes sont affamés. Elle s'exerce à présent sur les courses de traîneaux. Nous sommes menacés, mercredi prochain, d'une descente à Schönbrunn. On dit que l'empereur Alexandre a fait emplette d'un traîneau qui lui a coûté quarante mille florins. On dirait vraiment que les souverains épuisent, dans la recherche des amusements, toutes les facultés de leur esprit; et qu'il ne leur en reste plus pour s'occuper des affaires, ou qu'ils se jettent dans ce tourbillon pour s'empêcher de penser au but du congrès.»

Il y avait le 6 janvier à la Cour un grand dîner de souverains pour fêter le jour des Rois. A Schönbrunn l'Impératrice donna, le même jour, un goûter à ses sœurs et à son jeune frère l'archiduc François. La royauté éphémère échut au fils de Napoléon; elle était malheureusement l'emblème de celle qu'il avait reçue en naissant[ [65]. Au sein de la famille impériale à Vienne, cet intéressant jeune prince ne rencontrait de démonstrations affectueuses que de la part de l'empereur d'Autriche, son grand-père, ou des sœurs de Marie-Louise. D'autres princes de cette même famille parlaient de faire plus tard de lui un membre du clergé; et l'empereur François dut quelquefois, paraît-il, s'interposer et leur imposer silence.

En dépit de toutes les bonnes assurances et de toutes les promesses données à Marie-Louise, au sujet du duché de Parme, par l'Empereur son père et par le premier ministre de ce prince, la solution de cette question demeurait toujours stationnaire. La femme de Napoléon s'était cependant montrée bien soumise, bien docile à toutes les concessions qu'on lui avait imposées. Il était impossible de donner, mieux qu'elle ne le faisait, l'exemple d'une obéissance plus parfaite aux volontés qui la dirigeaient. Mon grand-père, plus découragé que sa souveraine, écrivait à ce sujet le 16 janvier:

«... Depuis quelques jours on nous flatte de l'issue prochaine des affaires du congrès. J'attends ce résultat, quel qu'il puisse être, avec une impatience que rien n'égale. Les affaires de l'impératrice n'ont jamais été plus mauvaises; les alternatives sont journalières. La même version ne se soutient pas deux jours de suite. Aujourd'hui c'est oui, demain c'est non, et tous les jours on tourne dans ces deux cercles. Cela me décourage et me jette dans une apathie complète...

»Je trouve le temps plus long que jamais et mes yeux se tournent vers Paris, qui recèle toute ma joie et tout mon bonheur. Je ne suis ici véritablement que par respect humain, et quand je pourrai décemment m'en aller, je t'assure que je n'hésiterai pas une seconde!...»

Talleyrand, pendant ce temps, pour mieux faire sa cour à Louis XVIII, avait eu l'idée d'organiser, pour célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI, le 21 janvier, un service funèbre solennel dans la cathédrale de Saint-Étienne, où l'archevêque de Vienne officia en grande pompe. Cette cérémonie fut, pour mon grand-père, l'occasion d'adresser à ma grand'mère deux lettres datées l'une du 20 et l'autre du 22 janvier. Il disait dans la première:

«... Il y a demain, à Vienne, un service que le prince de Talleyrand fait célébrer pour le roi Louis XVI; je viens de lui écrire pour lui demander un billet d'entrée. Ce sera la seule cérémonie à laquelle je désire assister ici. La mort de ce prince est un crime auquel aucun de nous n'a participé, et j'ai cru qu'il était du devoir d'un Français de se réunir à ses compatriotes dans cette triste mais obligatoire circonstance.»

Voici la seconde:

«... La mort de cette pauvre Mme Daru est une bien triste nouvelle... elle m'est douloureuse. Quelle perte pour son mari et ses enfants! Mon Dieu, la mort fait-elle assez de ravages depuis quelque temps parmi nos connaissances: M. Palissot, Mme La Rochefoucauld, Mme Daru et je ne sais qui encore. Comment se porte le général Legrand? Que de tristes réflexions tout cela fait faire...

»Pour continuer à t'entretenir d'idées tristes, il faut que je te parle du service célébré hier, dans la cathédrale de Vienne, à la mémoire de Louis XVI. C'est le prince de Talleyrand qui l'a fait exécuter au nom de la France. L'église était tendue de noir. Un immense catafalque, couvert d'un velours écarlate, parsemé de fleurs de lys d'or, et surmonté d'un crucifix d'argent, d'une couronne et d'un sceptre d'or, était dressé au milieu de l'église. Quatre statues de grandeur naturelle étaient placées aux quatre coins du monument. L'effet en était superbe. L'archevêque de Vienne a officié. Tous les souverains en habit noir ou en uniforme avec des crêpes, et les princesses en robes noires et enveloppées dans des manteaux de crêpe, assistaient à la cérémonie dans une tribune du chœur.»