Pour faire diversion à ces souvenirs lugubres, la même lettre rapporte qu'on a eu à Schönbrunn, le 22 janvier, le spectacle d'une course de traîneaux. Le défilé se composait de trente-six traîneaux très riches et très élégants, conduits par les souverains eux-mêmes, qui avaient choisi les princesses ou dames qu'ils voulaient conduire. Le prince Eugène était invité à cette partie, ce qui constituait, pour lui, une dépense assez considérable; il n'avait pas toutefois cru devoir refuser cette invitation, que son goût pour tous les genres d'exercice l'avait entraîné à accepter, et où il tenait d'ailleurs fort bien sa place. Le soir à 5 heures un dîner allait réunir, à Schönbrunn, les personnages qui avaient pris part à ce divertissement hivernal; on devait donner ensuite, au théâtre du château, une représentation de Cendrillon en langue allemande, suivie de ballets. Mmes de Montesquiou et Brignole se virent dans l'obligation de déloger pour permettre aux souverains et à leur cortège de traverser leurs appartements pour se rendre à la salle de spectacle, et mon grand-père ajoute:
«Voilà les nouvelles de Vienne les plus importantes. Celles du Congrès sont nulles. Depuis huit jours on dit pourtant tous les jours qu'il tire à sa fin, mais en attendant rien ne finit. Je crois que de toutes les affaires qui s'y traitent, celles de Parme vont le moins bien. La reine d'Étrurie sollicite avec instance le recouvrement des États qui sont l'héritage de son fils, et l'on ne peut nier que ses prétentions ne soient fondées, si le traité du 11 avril est annulé...»
Cette appréciation de la situation des affaires de Parme, telle qu'elle paraissait envisagée à ce moment par les principaux membres du Congrès, se trouve confirmée par la lettre que Talleyrand adressait au roi Louis XVIII le 19 janvier 1815. L'ancien courtisan de Napoléon y laissait entendre qu'il avait quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise serait réduite à une pension considérable, et sa lettre renfermait à cet égard le passage suivant:
«Je dois dire à Votre Majesté que je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément le nom de Buonaparte serait par ce moyen, et pour le présent et l'avenir, rayé de la liste des Souverains; l'île d'Elbe n'étant à celui qui la possède que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse ne devant pas posséder d'état indépendant.»
Les intérêts de Marie-Louise, faiblement défendus par son père et par le Cabinet de Vienne, trouvaient chez l'empereur Alexandre un point d'appui efficace. Plus le Czar s'éloignait de l'Autriche dont les vues s'accordaient si peu avec les siennes, comme on a pu s'en convaincre par la lecture du précédent chapitre, plus il témoignait de bonne volonté et de zèle pour la cause de l'impératrice Marie-Louise. Il allait souvent à Schönbrunn, sans même faire annoncer à l'avance sa visite, prodiguer à Sa Majesté comme à son entourage, les témoignages de la plus grande affabilité et de la plus exquise courtoisie. L'extrait d'une lettre de mon grand'père à sa femme, qu'on va lire plus bas, montre quel empire exerçaient les manières séduisantes de cet aimable prince:
«Schönbrunn, 26 janvier 1815.
»... Ici notre maison n'est qu'un hôpital de goutteux. Mme de Brignole et Bausset sont, depuis plusieurs jours, dans leurs lits, où ils font des grimaces de réprouvés. Bausset est coutumier du fait, il y a plus de vingt ans qu'il a fait son noviciat de goutteux pour la première fois... Mais Mme de Brignole, commencer à son âge, et avec sa maigre constitution, cela me passe! Cela réduit notre société au général et à moi, et, dans les grandes circonstances, nous nous adjoignons Mme de Montesquiou. Ce matin, par exemple, l'envie a pris à l'empereur de Russie de venir surprendre l'Impératrice, avec le prince Eugène, et de lui demander à déjeuner. Nous avons donc déjeuné en petit comité, l'Empereur, l'Impératrice, le prince Eugène, Mme de Montesquiou et moi. L'Empereur a été extrêmement aimable. Il m'a traité à merveille et m'a témoigné beaucoup d'intérêt[ [66]. On commence à espérer que les affaires vont s'arranger. La reine de Bavière part mardi; l'impératrice de Russie, sa sœur, la suivra bientôt, à ce que l'on croit, à Munich. L'empereur de Russie ne tarderait pas, dans ce cas, à la rejoindre, et l'empereur de Russie ne quittera pas Vienne avant que tout soit fini ou à peu près.»
Autre lettre du 28 janvier qui donne des détails sur les hôtes habituels de l'impératrice Marie-Louise à Schönbrunn:
«... J'entendais avant-hier l'empereur de Russie regretter ses beaux quais de la Néva construits en granit, et qui sont balayés tous les jours comme le parquet d'un salon. L'empereur est un grand promeneur. Tous les jours, quelque temps qu'il fasse, pluie, neige, vent, il fait une promenade de deux heures. On ne t'a pas dit vrai quand on t'a assuré que l'Impératrice s'amusait beaucoup hors de chez elle. Elle va très souvent, il est vrai, à Vienne et presque tous les jours, mais c'est pour voir l'empereur et l'impératrice d'Autriche. Elle revient immédiatement après à Schönbrunn et passe toutes ses journées avec ses sœurs à dessiner ou à faire de la musique. C'est la musique qui l'occupe le plus; depuis plus d'un mois elle a un maître de guitare. Elle s'accompagne déjà très bien, et nous fait juges tous les soirs, après dîner, de ses progrès. Depuis que Mme de Brignole et Bausset ont la goutte, nous passons nos soirées seuls, le général et moi avec elle. Nos cercles du mardi et du samedi sont toujours interrompus. Nous avons par hasard deux ou trois parmesans, qui sentent leur fromage à travers les flots d'eau de Portugal dont ils ont soin de se parfumer. Puis l'excellent comte d'Edling, ancien grand maître de l'Impératrice, petit vieillard de quatre-vingts ans, dont la tête me vient à l'épaule, très vert et très vif encore, avec sa bonne vieille femme à peu près de son âge, couverte de rouge et de diamants. Viennent après leur petite-fille, chanoinesse d'un chapitre de Vienne, ayant les traits et toute sa personne coupés en angle, et porteuse d'un nez qui me donne toujours la frayeur de la voir se couper quand elle y porte la main, tant il est effilé; enfin leur petit-fils, haut de six pieds et d'un diamètre de six pouces. Voilà à peu près toute notre société, quand le Ciel veut bien nous en favoriser.»