J'ai une triste nouvelle à t'apprendre, c'est celle de la mort de Mme Brignole. Elle est morte ce matin à 4 heures avec toute sa tête, mais sans s'en douter. Son fils était à Vienne auprès de sa petite-fille qui était à l'agonie. Il quitte sa fille pour voler auprès de sa mère qu'il trouve expirée, et retourne sur-le-champ auprès de sa fille qui était morte pendant sa courte absence. Figure-toi l'état de ce malheureux jeune homme! Cette catastrophe m'a jeté, dans l'âme, un noir que je ne puis dissiper.
»Je n'ai aucune nouvelle de ce qui se passe à Paris. On ne laisse passer ici ni lettres, ni journaux, excepté ce que le Gouvernement croit pouvoir laisser connaître sans danger pour l'impulsion qu'il veut donner à l'esprit public. Il n'est pas favorable aux événements de France, mais il est moins mauvais qu'il ne l'a été. Les finances sont dans un état déplorable et qui menace d'une banqueroute. Les finances des autres puissances ne sont pas dans une meilleure situation. L'épuisement est extrême chez tous les alliés. Cela fait faire de sérieuses réflexions.»
Mon grand-père, ainsi qu'il l'a raconté dans ses Mémoires, ne put assister aux derniers moments de Mme de Brignole, se trouvant lui-même malade et incapable de quitter la chambre. Il n'avait pas osé communiquer à cette pauvre femme la nouvelle des événements considérables qui venaient de se produire en France, dans la crainte de lui occasionner une émotion nuisible à sa santé déjà si compromise. Il apprit toutefois, plus tard, par Mme de Montesquiou, que celle-ci lui en avait fait la révélation, la veille de sa mort. «Ainsi la comtesse de Brignole emporta du moins, au tombeau, une espérance que, pour les survivants, deux mois devaient suffire à détruire[ [86].»
Le 1er avril le général Neipperg quittait Schönbrunn et la souveraine nominale de Parme pour se rendre à l'armée d'Italie où il devait exercer un commandement. Quelques jours auparavant Marie-Louise lui parlant, pendant le dîner, de son prochain départ, lui avait recommandé de veiller à ce que ses États de Parme fussent ménagés. Le jour de son départ à 6 heures du matin, l'impératrice Marie-Louise, levée et habillée dès l'aurore, avait reçu de lui une très longue lettre, qui contenait des recommandations et des conseils dont elle ne pouvait plus se passer.
«Quand le général Neipperg quitta Vienne, le 1er avril 1815, pour aller faire la guerre à Murat, allié de Napoléon, dit M. de Saint-Amand, Marie-Louise qui n'avait plus rien de français, fit certainement des vœux pour l'Autriche, surtout pour le général autrichien. Il écrivait des lettres, longues comme des volumes, à celle qui avait cessé toute correspondance avec son époux. Le machiavélisme de la coalition avait porté ses fruits. Neipperg était le conseiller, le confident, le futur ministre, le futur mari morganatique de l'ancienne Impératrice des Français. Elle devait être, en admettant qu'elle ne le fût pas déjà, inféodée corps et âme à cet homme qui, partout et toujours, depuis la Suède jusqu'à Naples, avait figuré parmi les plus patients et les plus acharnés des ennemis de Napoléon[ [87].»
C'est à peu près vers cette même époque, celle du départ du comte Neipperg pour l'armée d'Italie, qu'une intéressante lettre de ma grand'mère à son mari parvenait à Schönbrunn, par une occasion sûre. Nous croyons que le lecteur nous saura gré de la placer sous ses yeux, car le tableau qu'elle reflète paraît d'une vérité saisissante; il semble la reproduction fidèle et sans retouche d'une impression fortement ressentie. Cette lettre ne put manquer de produire, sur l'âme découragée du pauvre exilé, l'effet d'un baume consolateur. Elle fournit de plus, dans notre opinion, une note originale sur le caractère de Napoléon qui, jusqu'ici, n'avait guère été considéré comme dameret par la plupart de ses historiens! Voici cette lettre:
«Paris, 23 mars 1815.
«J'ai vu notre Empereur, cher Francy, et je l'ai embrassé avec un plaisir dont tu peux facilement te faire une idée. Hier matin Mme de Luçay vint me dire de la part de Sa Majesté, qu'Elle désirait me voir à l'heure de son dîner. Tu penses bien que je me rendis avec empressement à cette invitation mais ce ne fut pas, je l'avoue, sans une bien vive émotion. En mettant les pieds dans ce beau palais des Tuileries, je ne pus dissimuler ma joie. La reine Hortense, Mme Duchâtel, Mme de Lobau, Mme Mollien, et deux ou trois autres dames étaient là. L'Empereur a dîné à 7 heures, et, après son dîner, nous a toutes fait entrer dans son salon. Il y est resté jusqu'à 10 heures 1/2, nous disant continuellement, à toutes, les choses du monde les plus aimables et les plus flatteuses, nous racontant comment il a quitté l'île d'Elbe, et comment il a été accueilli par ses braves soldats. Plusieurs fois il m'a demandé de tes nouvelles, bien cher ami; jamais enfin je ne l'ai vu si gai ni si gracieux. Vers la fin de la soirée sont arrivés le duc de Rovigo, l'archichancelier, le général Drouot, le duc d'Otrante, le général Sébastiani, le duc de Gaëte et le général Flahaut. Presque tous ces Messieurs m'ont chargé de les rappeler à ton souvenir et de te dire qu'ils t'attendaient avec impatience. Le duc de Bassano est aussi venu causer avec moi. Il m'a dit que—de sa retraite—il avait eu de mes nouvelles, et qu'il avait bien du plaisir à me retrouver dans un des salons des Tuileries. Au total nous avions tous l'air heureux. L'Empereur était vraiment, au milieu de nous, comme un bon père au milieu de ses enfants.»