Presque à la même date Marie-Louise avait reçu directement de son époux, ce petit billet.

«Ma bonne Louise, je suis maître de toute la France. Tout le peuple et toute l'armée sont dans le plus grand enthousiasme. Le soi-disant roi est passé en Angleterre. Je t'attends pour le mois d'avril ici avec mon fils. Adieu mon amie.—Napoléon[ [82]

La docilité absolue de Marie-Louise envers son père et ses conseillers l'avait depuis longtemps condamnée, comme nous l'avons vu, à garder un mutisme complet vis-à-vis de son mari. Elle ne se départit donc pas davantage, en cette circonstance, de son silence obstiné. L'ardent désir exprimé dans toutes les lettres de Napoléon de voir revenir, auprès de lui, sa femme et son fils, a vraisemblablement hâté la résolution prise par le cabinet de Vienne de placer le jeune prince sous la surveillance de son grand-père, et d'empêcher même le retour en France de Mme de Montesquiou.

De son côté Caulaincourt écrivait à mon grand-père le 26 mars: «Ramenez-nous l'Impératrice. Nous ne pouvons pas mettre son retour en doute... Tant de vœux et de si bons sentiments l'appellent ici qu'elle ne saurait trop se hâter.» Le duc de Vicence mandait en même temps à Mme de Montesquiou: «Isabey vient de rendre l'Empereur bien heureux, en lui remettant le joli portrait du prince impérial qu'il vient de finir. Revenez vite; ramenez-nous, avec l'Impératrice, ce cher enfant que nous aimons à devoir à ses soins et aux vôtres. L'Empereur ne s'est jamais mieux porté. Il parle avec attendrissement de tout ce qu'il aime, et nous ne pouvons pas mettre en doute que son auguste beau-père ne rende tout de suite, une femme à son mari et un fils à son père[ [83]

Enfin le 27 mars Caulaincourt adressait à Metternich une lettre importante où il affirmait que la première pensée de Napoléon était de maintenir la paix. Il tenait à en donner à l'Autriche l'assurance formelle, attendant, des principes et des sentiments de l'empereur François, le retour de l'Impératrice Marie-Louise et de son fils. Une circulaire, empreinte des mêmes déclarations pacifiques, était adressée en même temps à tous les agents diplomatiques de la France à l'étranger[ [84].

Tout ce qui vient d'être rapporté relativement aux espérances que l'on paraissait conserver, à Paris, de voir des dispositions plus conciliantes prédominer dans le cabinet autrichien, témoigne des illusions complètes qu'on y nourrissait à cet égard. Si Napoléon et son entourage avaient mieux compris ce qui se passait en réalité à Vienne, depuis six mois, ils auraient deviné sans doute que l'Autriche et ses alliés ne lâcheraient jamais leur proie!

Le traité du 25 mars avait été signé à Vienne au moment même où l'on venait de remettre à l'empereur Napoléon le double du traité secret du 3 janvier, laissé par M. de Jaucourt dans les cartons du Ministère des Affaires étrangères à Paris. Le duc de Vicence mit ce traité sous les yeux du chargé d'affaires russe, M. Boutiakin, ainsi que la correspondance adressée de Vienne à Louis XVIII par M. de Talleyrand, et dans laquelle ce dernier, exagérant le ridicule de certaines habitudes privées d'Alexandre, s'exprimait fort cavalièrement sur le compte de ce Souverain. La lecture de ces pièces indigna M. Boutiakin; elles devaient, à plus juste titre, irriter son maître. La révélation de la convention du 3 janvier suffisait, à elle seule, pour détacher violemment Alexandre de la coalition. Tous ces documents lui furent immédiatement transmis, mais les signataires du traité secret avaient prévenu le danger en précipitant la conclusion du traité du 25 mars; il y eut à peine un jour d'intervalle entre l'annonce de l'entrée de l'Empereur à Paris et la signature de cette convention. Alexandre avait déjà ratifié cet acte, et il venait de transmettre à ses troupes l'ordre de se mettre en marche, lorsque lui parvinrent les documents remis à son ambassade à Paris. Le moment d'une rupture était passé; le courrier de M. Boutiakin arriva trop tard[ [85].

Le 27 mars des nouvelles arrivées de Paris à Vienne y confirmaient le succès complet de Napoléon. M. de Talleyrand n'allait pas tarder, en conséquence, à déclarer que sa mission officielle avait cessé, et à fermer sa maison. Il devait se féliciter vivement de la conclusion rapide du traité du 25 mars qu'il avait précipitée; mais la révélation faite par Napoléon à Alexandre, de l'existence du précédent traité du 3 janvier, dirigé contre la Russie, ne pouvait manquer, d'autre part, de suggérer à son principal négociateur des préoccupations fort désagréables. Le 28 mars Wellington quittait Vienne pour s'occuper de réunir des troupes, et de la formation d'une armée dans les Pays-Bas. Toutes les forces de l'Europe, coalisées contre la France et contre son chef, se préparaient à se mettre en marche sur Paris.

Le 2 avril mon grand-père écrivait de Schönbrunn à sa femme:

«... La terre que j'habite devient tout à fait inhospitalière, et j'ai besoin de la quitter pour me retrouver, loin de toutes les sollicitudes et des soucis dont j'ai été dévoré ici depuis des mois, au milieu de ma famille, et de m'abandonner tout entier à cette existence douce et tellement préférable à la vie agitée et désordonnée que je mène ici.»