»Les affaires sont ici dans la stagnation. Tous les yeux sont tournés de votre côté, et c'est vous qui réglerez ce qui se passera ici.»

Fauche-Borel, publiciste célèbre par son dévoûment fanatique à la cause des Bourbons, venait d'arriver à Vienne dans la seconde quinzaine de mars. Il s'était aussitôt abouché avec M. de Gentz, chez lequel le général Neipperg allait de son côté aux informations. Il en résultait des conciliabules interminables entre ces différents personnages, et Fauche-Borel inondait la Cour et la ville de toutes sortes de nouvelles destinées à nuire à la cause de Napoléon. Mon grand-père, par contre, admirablement renseigné grâce au roi Joseph, qui lui envoyait, de sa résidence en Suisse, de fréquents messages, tentait de rétablir la vérité dans l'esprit de Marie-Louise. Il avait fort à faire pour y parvenir, car les membres de la famille impériale, et surtout l'impératrice d'Autriche, favorisaient, cela va sans dire, la propagation des informations, désastreuses pour Napoléon, répandues par Fauche-Borel. Marie-Louise, en conséquence, se montrait généralement plus disposée à ajouter foi à ces dernières, qui lui semblaient moins contraires à ses espérances secrètes.

CHAPITRE XXIII

Marie-Louise assidue aux offices religieux de la semaine sainte.—Cérémonies à Saint-Étienne.—Lettre de Napoléon à l'empereur François; il n'y est fait aucune réponse.—Billets de Napoléon à Marie-Louise.—Lettres de Caulaincourt.—A propos des traités du 3 janvier et du 25 mars 1815.—Talleyrand ferme sa maison.—Départ de Wellington.—Mort de la comtesse de Brignole.—Lettre de ma grand'mère à son mari.

Pendant les jours de la semaine sainte l'impératrice Marie-Louise se montra très assidue aux offices. Elle partait de Schönbrunn à 9 heures du matin pour assister aux cérémonies religieuses. Le jeudi saint l'empereur et l'impératrice d'Autriche lavèrent les pieds à 24 vieillards des deux sexes, dont les âges additionnés auraient atteint le chiffre de près de deux mille ans. Marie-Louise continua ses exercices de dévotion à Vienne jusqu'au jour de Pâques, qui tombait cette année là le 26 mars. Elle entendit la messe, ce jour-là, dans la chapelle du château de Schönbrunn, et assista au salut dans l'église cathédrale de Vienne. Elle cherchait alors, dans les exercices de piété auxquels elle se livrait, une diversion aux préoccupations et aux idées affligeantes qui l'assiégeaient, en même temps que des consolations dont la religion seule pouvait la réconforter.

Le lundi de Pâques l'Impératrice assista à un banquet de famille donné à Vienne à l'occasion de la cérémonie du renouvellement, entre les mains de l'archevêque de Vienne, du serment de protéger et de maintenir la religion catholique. L'empereur et l'impératrice d'Autriche se rendirent à cet effet à l'église Saint-Étienne en grand gala, avec une suite de voitures de forme gothique couvertes de dorures, toutes les gardes sous les armes, les pages et les valets de pied en grand habit escortant le carrosse impérial[ [81].

Le 25 mars le général Neipperg avait discuté avec Marie-Louise les termes d'une lettre qu'il lui avait ensuite dictée; cette lettre, destinée à être remise à M. de Metternich, était, au dire de l'Impératrice, relative à ses affaires de Parme. En attendant, les souverains alliés, décidés à n'accorder ni paix ni trève à Napoléon, faisaient traquer également, dans tous les coins de l'Europe, les membres dispersés de sa famille. Le roi Joseph avait à peine eu le temps d'échapper aux émissaires de Schwarzenberg, chargés de l'arrêter à Prangins.

Le jour même où Mme de Montesquiou recevait l'ordre d'avoir à se séparer du fils de Napoléon, et où le pauvre enfant était enfermé au château impérial de Vienne, sous la surveillance directe de son grand-père, l'empereur Napoléon rentrait aux Tuileries. C'était le 20 mars 1815, anniversaire de la naissance du petit prince qui atteignait ses quatre ans. Dans son ouvrage sur le roi de Rome, M. Welschinger nous apprend que Napoléon confiait quelques jours après à un chambellan autrichien, M. de Stassart, de passage alors à Paris, une lettre touchante pour l'empereur François. Napoléon y disait à son beau-père que le plus ardent de ses vœux était de revoir bientôt les objets de ses plus douces affections. Il désirait que l'Impératrice et son fils vinssent en France par Strasbourg, les ordres étant donnés, sur ce parcours, pour leur réception dans l'intérieur de ses États. Le gendre de François II ne doutait pas, aux termes de sa lettre, que l'empereur d'Autriche ne se hâtât de presser l'instant de la réunion d'une femme avec son mari, d'un fils avec son père. Il n'avait d'ailleurs qu'un but, affirmait-il: consolider le trône que l'amour de ses peuples venait de lui rendre, pour le léguer un jour, affermi sur d'inébranlables fondements, à l'enfant que François II avait entouré de ses bontés paternelles.

Interceptée à Linz, cette lettre fut communiquée au Congrès et put ainsi satisfaire la froide et malveillante curiosité des souverains alliés ou de leurs ministres. Le beau-père en tout cas n'en accusa même pas réception à son gendre.