Ce discours d'une logique irréfutable ne pouvait qu'embarrasser Marie-Louise, qui déjà n'était plus maîtresse de ses actions. Elle ne sut que se retrancher derrière l'obéissance absolue qu'elle avait jurée à son père, désormais son seul appui et son seul protecteur. Elle opposa à son interlocuteur les principes de soumission entière au chef de leur maison dans lesquels étaient élevées les archiduchesses d'Autriche. Enfin Marie-Louise ajouta que, n'étant plus souveraine indépendante, elle se trouvait hors d'état de résister et de se mettre ainsi en révolte ouverte contre les volontés de l'empereur François et de toute sa famille. Son avenir, prétendait-elle, celui même de son fils dépendaient de l'obéissance dont elle ferait preuve, et c'était cette perte de toute indépendance qui faisait, disait-elle, le malheur de sa destinée.
On est obligé de reconnaître que la situation que les circonstances avaient créée à cette malheureuse jeune femme était terriblement compliquée. Une nature plus généreuse, une tête plus solide auraient eu plus que du mérite à sortir, avec honneur, de cet inextricable réseau de difficultés. Cependant comme l'a fait très justement observer M. de Saint-Amand, dans un ouvrage auquel nous avons fait nous-même de larges emprunts: «Si cette princesse avait plaidé, avec l'éloquence du cœur, la cause de son époux et de son fils, si elle avait fait un chaleureux appel aux sentiments chevaleresques du Czar, les Bourbons ne seraient peut-être jamais remontés sur le trône[ [79].»
Cette réflexion est d'autant plus vraie que, comme l'a reconnu M. de Gentz lui-même, le véritable intérêt de l'Autriche en 1814, et même en 1815, était de favoriser en France l'établissement d'une régence qui aurait doublé l'influence et la puissance matérielle de la monarchie des Habsbourg en Europe. M. de Gentz, dans ses écrits, déplore que le souverain de l'Autriche, et surtout Metternich, n'aient jamais voulu le comprendre.
Le 19 mars, dimanche des Rameaux, l'impératrice Marie-Louise s'étant fait une loi, disait-elle de ne pas écrire en France de quelques semaines, chargea mon grand-père de donner de ses nouvelles à Mme de Montebello. Elle avait admis à déjeuner, à sa table, Mme de Montesquiou et son fils Anatole. Le petit prince ne devait quitter Schönbrunn pour sa nouvelle résidence, à Vienne, que le lendemain 20 mars, jour anniversaire de sa naissance,—lorsque sa mère, à son retour du Burg, annonça qu'elle devait y conduire son fils ce soir même à 8 heures. Il fallut donc tout disposer en grande hâte pour activer ce départ précipité. L'Impératrice avait écrit la veille à son père pour se mettre elle et son fils sous la sauvegarde du souverain de l'Autriche. Enfin, conformément à une décision prise par le cabinet de Vienne, les troupes autrichiennes se mettaient en mesure d'occuper Parme, et les fonctionnaires autrichiens d'administrer les duchés, pour leur compte, mais au nom de la fille de leur maître. C'était, disait-on, pour empêcher l'empereur Napoléon d'y envoyer un gouverneur et d'en prendre possession au nom de sa femme.
A 7 heures et demie, le même jour, Sa Majesté se trouvant encore à table, arrivait à Schönbrunn le grand chambellan comte Wrbna, qui demandait à parler à l'Impératrice. Il eut d'abord un long entretien avec le général Neipperg, puis après le dîner avec Marie-Louise; enfin à 8 heures cette princesse, accompagnée de son fils et de Mme de Montesquiou, partait pour Vienne, d'où elle revenait chez elle à 10 heures du soir.
La peur que les ennemis de Napoléon avaient de voir enlever de Vienne le jeune prince, son fils, avait été le vrai motif de la translation de ce pauvre enfant au Palais de l'Empereur son grand-père. Sur nous ne savons quels indices les soupçons du Gouvernement autrichien s'étaient portés, à cet égard, d'un côté inattendu. C'est contre M. Anatole de Montesquiou que cette accusation avait été formulée, sans l'ombre d'une preuve; quoi qu'il en soit elle servit à fournir au cabinet de Vienne un excellent prétexte pour séparer le pauvre petit prince de sa fidèle gouvernante. Voici comment, dans ses Mémoires, mon grand-père raconte cette séparation:
«Le 20 mars, jour où l'Empereur reprenait possession du Palais des Tuileries, que le roi Louis XVIII avait abandonné pendant la nuit, le grand chambellan, comte Wrbna, se rendit chez Mme de Montesquiou. Il lui dit qu'il était allé la veille à Schönbrunn, chargé d'une mission désagréable qu'il n'avait pas eu le courage de remplir et lui notifia, avec tous les ménagements possibles, l'ordre de l'empereur de se séparer du prince son petit-fils et de partir pour la France. Les sentiments connus de la respectable comtesse et le tendre attachement qu'elle croyait de son devoir de nourrir dans le cœur de son auguste élève, pour l'empereur son père, l'avaient rendue suspecte à la Cour de Vienne. Malgré ses prières, ses instances et ses protestations, elle se vit forcée d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner un enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait pas quitté un instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de sa constante sollicitude. Toutefois elle ne voulut se dessaisir de ce précieux dépôt que sur un ordre écrit de l'empereur d'Autriche, protestant de la violence qui l'arrachait à des fonctions dont elle ne pouvait se démettre que dans les mains de celui qui les lui avait confiées. Elle exigea—indépendamment d'un ordre écrit de l'Empereur—un certificat du médecin qui prouvât qu'elle laissait le jeune prince dans un état parfait de santé. En réponse elle reçut de l'empereur d'Autriche une lettre qui lui faisait connaître que, des circonstances nouvelles rendant un changement nécessaire dans la maison de son petit-fils, il ne pouvait laisser partir Mme de Montesquiou sans l'assurer de sa reconnaissance pour les soins qu'elle avait donnés au jeune prince, depuis sa naissance. L'empereur François joignit à ce témoignage d'estime, qu'il ne pouvait refuser à une aussi noble conduite, le don d'une parure en saphir[ [80].»
Bientôt après, la permission primitivement accordée à Mme de Montesquiou de rentrer en France fut révoquée, et la comtesse retenue comme en otage, à Vienne, ainsi que son fils, dut se résigner à accepter un appartement vacant chez un chambellan de l'archiduc Louis: M. d'Enzenberg. Anatole de Montesquiou, en butte aux plus odieuses tracasseries policières, ne parvint à obtenir de passeports pour retourner en France qu'au mois de juin 1815, et grâce seulement aux instances de M. de Talleyrand en sa faveur. Croyant au départ imminent de la si digne gouvernante de son fils pour Paris, Marie-Louise lui avait adressé une lettre très affectueuse, accompagnée d'une boucle de ses cheveux. Le pauvre petit prince, livré à des mains étrangères, pleurait sa chère maman «Quiou», et la redemandait sans cesse.
Quelques jours après la translation du jeune prince à Vienne, mon grand-père adressait à sa femme les lignes suivantes:
«... Je me porte bien. L'Impératrice et son fils jouissent aussi d'une bonne santé. Il n'y a que la pauvre Mme de Brignole qui lutte en vain, depuis six semaines, contre une maladie qui ne veut faire aucun pas vers sa fin. Je t'envoie un mot qu'elle m'a chargé d'écrire à Mme Douglas. Anatole de Montesquiou devait le porter, mais il reste auprès de sa mère, qui est retenue à Vienne. Elle et son fils se portent bien.