CHAPITRE XXII
Une lettre de Napoléon à Marie-Louise, datée de Grenoble, lui est transmise par l'intermédiaire du général Bubna.—Marie-Louise se renferme dans un mutisme complet vis-à-vis de mon grand-père.—Le fils de Napoléon transféré de Schönbrunn au Palais impérial à Vienne.—Conversation sérieuse avec Marie-Louise.—Mme de Montesquiou retenue à Vienne.—Fauche-Borel.—Nouvelles qu'il répand dans la capitale autrichienne.
A la date du 8 mars Napoléon, arrivé à Grenoble, s'était empressé d'écrire à Marie-Louise pour lui annoncer son heureuse arrivée dans cette ville et la prier de venir le rejoindre, avec son fils à Paris, où il était certain de faire son entrée très prochainement. Cette lettre avait été expédiée au général Bubna (dont Napoléon faisait cas), commandant à cette époque les troupes autrichiennes à Turin, et qui était prié de la faire parvenir à l'Impératrice. Il est à supposer que cet officier général s'acquitta de cette mission, et que la lettre de son époux éveilla de nouveaux remords dans le cœur de Marie-Louise, car, huit jours plus tard, délai à peu près suffisant pour l'arrivée de cette lettre à Vienne, notre Journal porte cette mention: «17 mars.—Le prince Eugène vient déjeuner avec l'Impératrice qui s'était promenée, avant le repas, dans les jardins. Sa Majesté a paru triste et affligée. Une fluctuation de sentiments et de réflexions de toute nature semble l'agiter intérieurement.»
Mon grand-père en était réduit, dans ces pénibles conjonctures, à deviner ce qui se passait dans la tête de sa Souveraine, dont les habitudes de confiance envers lui s'étaient singulièrement modifiées. Elle le traitait toujours avec une grande bonté, mais évitait avec soin de le mettre, comme autrefois, au courant de ses affaires. Elle devenait à son endroit d'une extrême réserve, et, pour obéir aux recommandations de ceux qui dirigeaient sa conduite, elle esquivait autant que possible, avec lui, toute conversation sérieuse. Elle sentait que ce fidèle serviteur de Napoléon la désapprouvait, et, comme elle comprenait qu'il lui était également profondément attaché à elle-même, Marie-Louise souffrait de cette désapprobation silencieuse.
Le 18 mars mon grand-père, écrivant à ma grand'mère lui disait:
«... Les affaires du congrès sont en stagnation. Je ne puis m'en aller, quoique je sente combien je serais nécessaire auprès de toi. Tu me demandes si l'Impératrice consent à me laisser partir. Elle n'a jamais mis obstacle à mon retour, mais je n'ai pas voulu ni pu la quitter avant de la voir établie et tranquille quelque part. Je n'aurais pu le faire sans abandonner mes propres intérêts, qui ne peuvent être réglés qu'après l'arrangement des affaires générales. D'autres considérations me retiennent encore. Je ne pourrais pas décemment me séparer d'elle au moment où son avenir se trouve compromis, et me faire taxer d'ingratitude aux yeux du monde—qui ne connaît pas l'intérieur où nous vivons—en paraissant la laisser dans l'embarras. Ces motifs sont bien faibles et si ma raison s'en contente, mon cœur les désavoue. C'est une situation qui use ma vie de me trouver ainsi, depuis tant de mois, entre des sentiments si opposés...»
Le vendredi 17 mars le journal de M. de Gentz nous apprend qu'il y avait, chez lui, un grand dîner auquel assistaient, entre autres notabilités, MM. de Talleyrand et Metternich; mais que le festin avait été un peu gâté par des nouvelles arrivées de France, signalant le progrès étonnant et les succès décisifs de l'empereur Napoléon dans sa marche rapide sur Paris. Au dire du même journal, à une grande soirée qui avait lieu le 17 mars également, chez la duchesse de Sagan, la consternation, pour le même motif, était générale.
Le 18 mars Marie-Louise avait été rendre visite à l'empereur François auquel elle avait amené, comme il arrivait souvent, son jeune fils. A son retour à Schönbrunn elle vint prévenir elle-même Mme de Montesquiou de se préparer à mener le jeune prince le lendemain, à Vienne, pour y occuper l'appartement du prince héréditaire et y résider jusqu'à nouvel ordre. Pour toute explication d'une mesure, aussi extraordinaire qu'inattendue, l'Impératrice s'était bornée à dire: Les Souverains l'ont désiré. Il est permis de supposer que Talleyrand s'était servi de ce terme, passablement élastique, pour obtenir de Metternich un nouveau gage de sa fidélité à soutenir les intérêts de Louis XVIII.
Marie-Louise n'avait plus dans Mme de Montesquiou ni dans mon grand-père une confiance suffisante pour leur laisser voir le fond de ses pensées sans restriction. Il lui était même échappé, paraît-il, un propos dont ce dernier se montra justement froissé. Elle aurait dit un jour, en effet, devant témoin: «Si j'étais sûre qu'on ne m'ait pas imputé le tort de n'être pas allée à l'île d'Elbe...» Puis, sans achever sa phrase: «Mais je suis entourée de gens qui n'auront pas manqué de m'accuser!»
«Je ne pouvais me méprendre sur l'application de ces paroles, dit mon grand-père dans ses Mémoires[ [77]. Je saisis donc l'occasion de me plaindre à elle de la mauvaise opinion qu'elle avait de moi, si elle me jugeait capable d'abuser de l'hospitalité honorable qu'elle m'accordait pour jouer le rôle de délateur. Je lui dis que personne, mieux que moi, ne connaissait le désir qu'elle avait toujours eu de se réunir à l'Empereur, et que les événements seuls, la garde sévère qui se faisait autour de sa personne et les précautions dont on avait eu soin de l'entourer, ne l'avaient pas laissée maîtresse d'obéir à ce qu'elle avait regardé comme un devoir. Quel motif, ajoutai-je, aurait donc pu me porter à manquer au respect que je lui devais? Quand elle avait parlé de l'Empereur, n'était-ce pas avec le souvenir des égards et de l'affection qu'elle reconnaissait avoir toujours trouvés en lui? Je profitai de cette occasion pour lui exprimer mes regrets de la déclaration qu'elle avait faite il y avait peu de jours, et dont le Congrès avait abusé. Je l'exhortai, de la manière la plus pressante, à ne rien signer qui pût l'engager ni envers les alliés, ni contre l'Empereur, et à conserver une stricte neutralité; il me semblait que c'était malheureusement la seule attitude qu'elle pût prendre dans la situation fâcheuse à laquelle elle était réduite[ [78].»