Cette démarche attristante, et de la gravité de laquelle la femme de Napoléon restait peut-être incomplètement responsable, remplissait, à leur pleine et entière satisfaction, les vues de ceux entre les mains desquels cette faible princesse était devenue un instrument docile et à peu près inconscient. Cette malheureuse déclaration coupait en effet toute retraite à l'impératrice des Français, en même temps qu'elle était de nature à indisposer sérieusement, contre Marie-Louise, en premier lieu l'empereur Napoléon, et en second lieu le sentiment public de toute la France.

Le lendemain 13 mars était publiée, à Vienne, la déclaration remplie de violence et de haine des souverains des puissances coalisées contre Napoléon. Il y était dit «qu'en rompant la Convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Bonaparte, avait détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée; qu'en reparaissant en France avec des projets de trouble et de bouleversement, il s'était privé lui-même de la protection des lois, et avait manifesté, à la face de l'univers, qu'il ne saurait y avoir ni paix ni trève avec lui. Les puissances déclaraient en conséquence que Napoléon Bonaparte s'était placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'était livré à la vindicte publique.» Ce factum antidiplomatique, et d'une virulence inconnue jusqu'à ce jour, n'avait été adopté, au sein du Congrès, qu'à la suite d'une longue et orageuse conférence, ainsi que le journal de Gentz, qui avait collaboré à sa rédaction, nous l'apprend. Ses véritables inspirateurs étaient les représentants du Gouvernement de Louis XVIII au Congrès, et spécialement M. de Talleyrand, qui écrivait avec satisfaction à son ami Jaucourt: «J'envoie au roi, mon cher ami, la déclaration dont je vous ai parlé hier; elle est très forte; jamais il n'y a eu une pièce de cette force et de cette importance, signée par tous les souverains de l'Europe.»

Quant aux étrangers ils devaient regretter eux-mêmes, quelques jours plus tard, la violence de langage déployée dans ce manifeste sauvage. Marie-Louise de son côté le blâma mollement, au lieu de s'en indigner comme toute autre l'eût probablement fait à sa place.

La correspondance de mon grand-père avec sa femme va devenir beaucoup plus courte et plus insignifiante à mesure que le triomphe éphémère de l'empereur Napoléon en France s'accentuera. On ne pourra ni n'osera plus confier à la poste de Vienne, à destination de Paris, la moindre lettre tant soit peu compromettante, par les faits qu'elle est en mesure de raconter ou par les réflexions qu'elle suggère à celui qui tient la plume. Un cabinet noir impitoyable, un espionnage policier intolérable envelopperont désormais les Français suspects, résidant à Schönbrunn, comme d'un réseau. Ce n'est qu'au moyen de quelques occasions, rares mais sûres, que les deux époux auront la faculté de se parler, dans leurs lettres, sans contrainte et à cœur ouvert.

Le 13 mars partait à l'adresse de ma grand'mère le billet suivant que lui envoyait son mari:

«... Nous sommes ici dans une grande anxiété, et bien impatients de savoir l'issue du grand événement qui nous occupe depuis cinq jours. L'Impératrice est fort tourmentée, et qui doit l'être plus qu'elle...? Cette pauvre Mme de Brignole se meurt. L'espoir de la sauver s'affaiblit tous les jours. Nous ne sommes entourés que de sujets de tristesse. Que Dieu nous protège dans le présent et dans l'avenir!...»

Autre lettre du même à la même en date du 16 mars:

«... Je vois, ma pauvre amie, que tu t'occupes beaucoup de politique dans tes lettres, surtout quand elle regarde notre bonne princesse. Mais c'est un sujet sur lequel il est difficile d'avoir une opinion, parce que la politique se compose d'une telle complication de circonstances et d'intérêts à concilier, que les résultats n'en peuvent être appréciés par personne. Rassure-toi au reste sur le compte de l'Impératrice. Ses idées de bonheur ne sont pas attachées aux soins ni à l'éclat d'une souveraineté. Une vie douce et indépendante, affranchie d'étiquette et de représentation, la flatte davantage...

»Les événements m'occupent au point que je ne suis en état de rien faire, à peine de t'écrire...»