Le 7 mars au soir, pendant le spectacle de la Cour, la grande nouvelle du départ de Napoléon de son île avait fait l'objet des entretiens les plus animés. Le prince Talleyrand prétendait que l'Empereur avait dû se diriger sur Naples; d'autres le contestaient. Le roi de Bavière, créé roi par Napoléon et naguère si fidèle courtisan de ce prince, avait si complètement changé d'attitude qu'il fendit la foule dont était environné Talleyrand, pour lui déclarer avec feu qu'il serait de la partie, et qu'il ferait marcher ses troupes contre son ancien bienfaiteur. Son fils, le prince royal[ [73], renchérissant sur les déclarations paternelles, ajouta qu'on prendrait Napoléon et le roi Joachim ensemble, et qu'on ferait leur procès à l'un et à l'autre. Marie-Louise apprit la nouvelle, ce même soir, de la bouche du général Neipperg, auquel le fils de Mme de Brignole l'avait annoncée quelques heures plus tôt; mais elle n'en laissa rien paraître.
Le lendemain Bausset, tout goutteux qu'il était, mais ne croyant pas de succès possible à la tentative de Napoléon, voulut faire du zèle et s'acquérir des titres à la bienveillance de la Cour et du Gouvernement autrichien[ [74]. Il proposa donc, dans ce but, à l'impératrice Marie-Louise de signer un ordre du jour pour défendre, à tous les gens de sa maison, aucune espèce de réflexion sur cet événement. Cet ordre du jour était conçu dans des termes si peu modérés que l'Impératrice se vit obligée de prier Bausset de les adoucir par une apostille de sa main, mise en marge dudit ordre.
Quant à l'empereur d'Autriche, il témoigna à sa fille, à ce qu'il paraît, son vif déplaisir de l'entreprise téméraire de l'empereur Napoléon, et lui annonça la résolution qu'il avait prise d'envoyer, en Italie, des forces redoutables pour s'opposer à tout ce qu'il pourrait y tenter. La veille, l'empereur Alexandre, mis au courant de la nouvelle qui occupait tous les esprits, avait dit à Talleyrand: «Je vous avais bien annoncé que cela ne durerait pas!—Eh bien, vous voyez, Sire, lui avait répliqué l'empereur d'Autriche, ce que c'est que d'avoir protégé vos jacobins de Paris!—C'est vrai, répondit le czar, mais pour réparer mes torts, je mets ma personne et mes armées au service de Votre Majesté[ [75].»
Marie-Louise, saisie par la soudaineté de cet événement si imprévu pour elle, gardait le silence; mais elle n'en était pas moins, dans son for intérieur, vivement agitée. Son oncle l'archiduc Jean n'avait pas craint de souhaiter franchement devant elle que, dans cette nouvelle aventure, Napoléon se cassât le cou. Les personnes de l'entourage français de l'Impératrice, surtout mon grand-père et Mme de Montesquiou, ayant été choqués de ce langage, Marie-Louise convint qu'il était blâmable en effet. Elle excusait toutefois la vivacité de ceux qui tenaient de semblables propos, en faisant remarquer que le retour de l'empereur Napoléon était, pour tous les princes réunis à Vienne, une véritable calamité. La réelle émotion ressentie par l'épouse oublieuse de Napoléon était faite surtout d'égoïsme, de remords et de crainte. Elle tremblait pour son beau duché de Parme, pour l'existence tissée de plaisirs et d'agréments qu'elle avait rêvé d'y passer avec son cher et indispensable général. Marie-Louise n'envisageait qu'avec terreur l'éventualité de son propre retour à Paris. «Il faudrait à la suite de ce terrible coureur d'aventures (son époux) reprendre une vie d'angoisses et de périls!... Non, car cette fois elle était bien résolue à ne pas revoir l'homme dont le génie tumultueux l'épouvantait[ [76].»
Cependant les bruits les plus fantaisistes circulaient chaque jour, à Vienne, sur les incidents qui auraient précédé ou suivi le débarquement de Napoléon en France, comme sur les prétendues résistances que sa tentative, pour reprendre la couronne, y rencontrait. Notre Journal, à partir de cette époque, est rempli de ces nouvelles quelquefois vraies, souvent fausses, dont se repaissait la crédulité des habitants de la capitale de l'Autriche. Nous ferons grâce au lecteur de ces détails qui n'offrirent d'intérêt réel qu'aux contemporains de ce prodigieux événement. Mais nous parlerons d'un propos qu'aurait tenu l'empereur François à sa fille, et dont mon grand-père a fait mention dans ses Mémoires. Le monarque autrichien aurait dit à l'impératrice Marie-Louise, que si, contre toute probabilité, l'empereur Napoléon réussissait à se maintenir sur le trône, il ne permettrait à sa fille de retourner en France, que lorsque l'expérience de deux ou trois ans aurait prouvé qu'il était possible de se fier à ses dispositions pacifiques. Nous pensons à cet égard—comme M. Welschinger—que si ce propos a été tenu, il a eu pour but de masquer les véritables intentions de l'Autriche, et de calmer, par de l'eau bénite de cour, les sentiments de réprobation muette, qu'inspirait l'attitude de la femme de Napoléon au petit nombre de personnes françaises de l'entourage de l'Impératrice, restées fidèles à celui-ci. En laissant subsister, dans l'esprit de quelques-uns des membres de sa petite cour cette faible lueur d'espérance, Marie-Louise trouvait effectivement un double avantage. Elle y gagnait du repos, tout d'abord, et laissait moins de prise à ceux qui étaient tentés de juger sévèrement sa conduite. C'est ainsi qu'un jour elle affirmait ne pouvoir retourner en France, parce qu'elle n'entrevoyait pas d'espoir de tranquillité pour ce pays. Une autre fois la femme de Napoléon avait soin de déclarer, devant les serviteurs attachés à ce dernier, que, si son mari renonçait à ses projets belliqueux, elle estimait que son retour auprès de lui ne rencontrerait pas d'obstacles. Marie-Louise ne manquait pas alors d'ajouter qu'elle n'éprouverait aucune répugnance à revenir en France, dans cette éventualité, parce qu'elle avait toujours eu du goût pour les Français.
Nous avons vu que la fille de l'empereur François était devenue fort dissimulée, à l'école du comte Neipperg, ce qui nous donne le droit de suspecter sa sincérité quand elle tenait les propos que nous venons de rappeler. En attendant, les lettres et journaux venant de France furent interceptés, et Marie-Louise, conseillée par Neipperg et Metternich, se préparait à écrire, au premier ministre de son père, une lettre qui allait creuser un infranchissable fossé à tout retour en arrière de sa part.
L'infortunée Mme de Brignole, dont l'état de santé restait toujours alarmant, et qui ignorait encore le grand événement du jour, avait eu toutefois à ce sujet un rêve prophétique, signalé par notre Journal. Le 11 mars mon grand-père écrivait à propos d'elle:
«... La pauvre Mme de Brignole est au plus mal aujourd'hui. Il est question de l'administrer ce soir. Je commence à désespérer d'elle. Elle a eu successivement plusieurs faiblesses aujourd'hui qui paraissent aux médecins du plus mauvais augure...» Mme de Montesquiou parvint en effet à déterminer Mme de Brignole à se faire administrer le soir même. La malade reçut les derniers sacrements avec une édifiante piété et demanda publiquement pardon du scandale qu'elle pouvait avoir donné. D'après le cérémonial usité dans les palais impériaux d'Autriche, l'impératrice Marie-Louise et toute sa maison, cierges allumés en main, s'étaient réunis dans la chambre de la comtesse en y accompagnant processionnellement le Saint-Sacrement.
A la date du même jour l'impératrice d'Autriche, qui était venue dîner la veille à Schönbrunn avec sa belle-fille, envoyait, dès le lendemain matin, à celle-ci un billet renfermant des nouvelles désastreuses naturellement pour Napoléon, et arrivées soi-disant par une source sûre. L'acharnement de la troisième femme de l'empereur François contre le gendre de ce prince, loin de s'atténuer, ne désarmait pas. Elle saisissait, pour lui nuire dans l'esprit de son mari et de sa belle-fille, toutes les occasions qui se présentaient.
Le 12 mars, après une longue promenade à cheval avec le général Neipperg, et sans doute à la suite d'une conversation avec son mentor un peu plus sérieuse que de coutume, l'Impératrice était allée passer quelques instants, dans la soirée, au chevet de Mme de Brignole, lorsque notre Journal nous apprend qu'elle se leva brusquement pour proposer au général d'aller achever sa lettre. Ce que le Journal ignorait à ce moment-là, c'est que cette lettre était la fameuse déclaration de Marie-Louise au chancelier de l'Empire d'Autriche, déclaration qui avait pour objet de se placer elle et son fils sous la protection de son père et des monarques ses alliés, en affirmant sa résolution de demeurer étrangère à tous les projets de Napoléon.