L'Empereur, après avoir prononcé ces mots, s'arrêta. Ses yeux étincelaient d'espoir et de génie; son attitude respirait la confiance et la force; elle anonçait la victoire: il était grand! Il reprit la parole et me dit: «Croyez-vous que les Bourbons oseront m'attendre à Paris?—Non Sire, je ne le crois pas non plus.—Et les maréchaux que feront-ils?—Les maréchaux, comblés de titres, d'honneurs et de richesses, n'ont plus rien à désirer que le repos. Ils craindront, en embrassant un parti douteux, de compromettre leur existence, et peut-être resteront-ils spectateurs de la crise. Peut-être même la crainte que Votre Majesté ne les punisse de l'avoir abandonnée ou trahie en 1814, les portera-t-elle à embrasser le parti du roi.—Je ne punirai personne, entendez-vous! s'écria l'Empereur. Dites-le bien à Bassano, je veux tout oublier; nous avons tous des reproches à nous faire... Quelle est la force de l'armée?—Je l'ignore, Sire; je sais seulement qu'elle a été considérablement affaiblie par les désertions, par les congés, et que la plupart des régiments ont à peine 300 hommes.—Tant mieux; les mauvais soldats seront partis, les bons seront restés. Connaissez-vous le nom des officiers qui commandent sur les côtes et dans la 8e division?—Non Sire.—Comment Bassano, dit-il avec humeur, ne m'a-t-il pas fait savoir tout cela?—M. de Bassano était, ainsi que moi, bien loin de prévoir que Votre Majesté prendrait, sur-le-champ, la généreuse résolution de reparaître en France. Il pouvait croire d'ailleurs, d'après les bruits publics, que vos agents ne vous laisseraient rien ignorer de tout ce qui pouvait vous intéresser.—J'ai su effectivement que les journaux prétendaient que j'avais des agents... C'est une histoire. J'ai envoyé en France, il est vrai, quelques hommes à moi pour savoir ce qui s'y passait; ils m'ont volé mon argent et ne m'ont entretenu que de propos de cabarets ou de cafés... Vous êtes la première personne qui m'ait fait connaître, sous ses grands rapports, la situation de la France et des Bourbons. J'ai bien reçu, sans trop savoir de quelle part, le signalement d'assassins soudoyés contre moi et une ou deux lettres anonymes de la même main, où l'on me disait d'être tranquille, que les broderies reprenaient faveur et autres bêtises semblables; mais voilà tout. Ce n'est pas sur de pareilles données qu'on tente un bouleversement. Mais comment pensez-vous que les étrangers prendront mon retour? Voilà le grand point, ajouta l'Empereur d'un air préoccupé. Cependant je regarde comme certain que les rois, qui m'ont fait la guerre, n'ont plus la même union, les mêmes vues, les mêmes intérêts... Tout considéré, les nations étrangères ont de grands motifs pour me faire la guerre, comme elles en ont pour me laisser en paix. Je ne suis pas encore fixé sur le jour de mon départ. En le différant, j'aurais l'avantage de laisser le Congrès se dissoudre; mais aussi je courrais le risque, si les étrangers venaient à se brouiller, comme tout l'annonce, que les Bourbons et l'Angleterre ne me fissent garder à vue par leurs vaisseaux. Au reste, ne nous inquiétons pas de tout cela, il faut laisser quelque chose à la fortune.

»Nous avons approfondi, je crois, tous les points sur lesquels il m'importait de me fixer et de nous entendre. La France redemande son ancien souverain; l'armée et le peuple seront pour nous; les étrangers se tairont; s'ils parlent, nous serons bons pour leur répondre; voilà, en résumé, notre présent et notre avenir. Partez: vous direz à Bassano que vous m'avez vu, et que je suis décidé à tout braver pour répondre aux vœux de la France; que je partirai d'ici au 1er avril, avec ma garde, ou peut-être plus tôt; que j'oublierai tout, que je pardonne tout, que je donnerai à la France et à l'Europe les garanties qu'elles peuvent attendre et exiger de moi; que j'ai renoncé à tout projet d'agrandissement, et que je veux réparer, par une paix stable, le mal que nous a fait la guerre. Vous direz aussi à Bassano et à vos amis d'entretenir et de fortifier, par tous les moyens possibles, le bon esprit du peuple et de l'armée. Si les excès des Bourbons accéléraient leur chute et que la France les chassât avant mon débarquement, vous déclarerez à Bassano que je ne veux point de régence, ni rien qui lui ressemble. Allez, Monsieur, vos instants sont précieux; je ne veux plus vous retenir, j'ai fait tout préparer pour votre départ. Ce soir, à 9 heures, vous trouverez un guide et des chevaux, au sortir de la porte de la ville. On vous conduira à Porto-Longone. Le commandant a reçu l'ordre de vous faire délivrer les papiers de santé nécessaires. Il ignore tout; ne lui dites rien. A minuit il partira une felouque qui vous conduira à Naples. Adieu, monsieur, embrassez-moi et partez. Mes pensées et mes vœux vous suivront.»

Deux heures après j'étais en mer.

Cette conversation avait eu lieu le 25 février; le lendemain Napoléon quittait l'île d'Elbe.

CHAPITRE XXI

La nouvelle du départ de l'île d'Elbe cause une profonde sensation à Vienne.—Zèle intempestif de Bausset.—Paroles de l'empereur Alexandre.—Trouble dissimulé de Marie-Louise.—Propos de l'archiduc Jean.—Mme de Brignole gravement malade est administrée.—Marie-Louise se met sous la protection des alliés.—Déclaration du 13 mars.—Tracasseries policières.

Revenons à Schönbrunn où la nouvelle sensationnelle du départ de Napoléon de l'île d'Elbe a fini, comme nous l'avons vu, par arriver et par se répandre. A une époque où il n'existait ni chemin de fer, ni télégraphe électrique, les nouvelles étaient lentes à se propager, malgré la célérité que pouvaient déployer les courriers. Aussi à Vienne Gentz, qui se trouvait pourtant au nombre des mieux informés, n'apprit-il que le 7 mars, par un des plénipotentiaires de Prusse au Congrès, M. de Humboldt, l'événement qui allait mettre l'Europe entière en ébullition. A la date du 9 mars, mon grand-père, écrivant à sa femme, se faisait l'écho de cette nouvelle en ces termes:

«... Une nouvelle extraordinaire, arrivée hier, fait ici une sensation incroyable. C'est le départ de l'empereur Napoléon avec sa garde. On paraît ignorer ce qui a pu le porter à une entreprise si audacieuse, et de quel côté il s'est dirigé. L'agitation est poussée à l'extrême parmi les souverains, comme parmi les particuliers. Sans doute la même nouvelle sera parvenue en même temps à Paris. On est dans la plus grande impatience d'apprendre la suite de ce grand événement. Des troupes se dirigent sur l'Italie, et les armées de la coalition sont préparées à se remettre en campagne. Dieu nous préserve de malheurs! Le roi de Saxe est arrivé à Presbourg. Il se refuse a consentir à l'arrangement qui lui enlève la moitié de ses États. Lord Wellington et les princes de Talleyrand et Metternich sont allés le trouver pour le presser de céder à la nécessité. Cette circonstance, beaucoup moins cependant que la première, va contribuer à prolonger le Congrès. L'impératrice de Russie, néanmoins, est partie ce matin pour Munich. L'Empereur la suivra, dit-on, dans huit ou dix jours, si rien ne vient changer ses dispositions. L'impératrice d'Autriche est allée la reconduire jusqu'à trente lieues d'ici.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Mme de Brignole va bien doucement, et il n'est donné à personne, jusqu'à présent, de prévoir l'issue de sa maladie. Elle résiste par sa force morale, car son corps est épuisé... C'est cette intégrité de ses facultés intellectuelles qui donne des espérances. Bausset est toujours cloué sur son lit; depuis quelques jours cependant, il éprouve plus de raideur et de nullité, dans ses jambes, que de douleur. Pour moi, chère amie, après l'Impératrice, je me porte le mieux; je n'ai que l'esprit malade...»