... Le général Bertrand me fit avertir de me rendre à la porte du jardin de l'Empereur, ajoutant que l'Empereur viendrait et que, sans avoir l'air de me connaître, il me ferait appeler. Je m'y rendis. L'Empereur, accompagné de ses officiers, se promenait, suivant sa coutume, les mains derrière le dos: il passa plusieurs fois devant moi sans lever les yeux; à la fin il me fixa, et s'arrêtant, il me demanda en italien de quel pays j'étais; je lui répondis en français que j'étais Parisien. «Eh bien, monsieur, parlez-moi de Paris et de la France.» En achevant ces mots, il se remit à marcher. Je l'accompagnai, et, après plusieurs questions insignifiantes faites à haute voix, il me fit entrer dans ses appartements, fit signe aux généraux Bertrand et Drouot de se retirer, et me força de m'asseoir à côté de lui. «Le grand maréchal, me dit-il, d'un air froid et distrait, m'a annoncé que vous arriviez de France.—Oui Sire.—Que venez-vous faire ici!... Il paraît que vous connaissez le duc de Bassano...—Oui Sire.—Vous a-t-il remis une lettre pour moi?—Non Sire.» L'Empereur m'interrompit: «Je vois bien qu'il m'a oublié comme tous les autres. Depuis que je suis ici, je n'ai entendu parler ni de lui ni de personne.—Sire, dis-je en l'interrompant à mon tour, il n'a point cessé d'avoir pour Votre Majesté l'attachement et le dévouement que lui ont conservés tous les Français.» L'Empereur avec dédain: «Quoi! on pense donc encore à moi en France?—On ne vous y oubliera jamais.—Jamais! c'est beaucoup. Les Français ont un autre Souverain; leur devoir et leur tranquillité leur commandent de ne plus songer qu'à lui.»

Cette réponse me déplut. L'Empereur, me dis-je est mécontent de ce que je ne lui ai point apporté de lettres; il se défie de moi, ce n'est point la peine de venir de si loin, pour être si mal reçu. «Que pense-t-on de moi en France? me dit-il ensuite.—On y plaint et on y regrette Votre Majesté.—L'on y fait aussi sur moi beaucoup de fables et de mensonges... Comment s'y trouve-t-on des Bourbons?—Sire, ils n'ont point réalisé l'attente des Français, et, chaque jour, le nombre des mécontents augmente.—Tant pis, tant pis. (vivement): Comment! Bassano ne vous a pas donné de lettres pour moi?—Non, Sire, il a craint qu'elles ne me fussent enlevées; et comme il a pensé que Votre Majesté, obligée de se tenir sur ses gardes et de se défier de tout le monde, se défierait peut-être aussi de moi, il m'a révélé plusieurs circonstances qui, n'étant connues que de Votre Majesté, peuvent vous prouver que je suis digne de votre confiance.—Voyons ces circonstances.»

Je lui en détaillai quelques-unes; il ne me laissa pas achever. «Cela suffit, me dit-il, pourquoi n'avoir pas commencé par me dire tout cela? Voilà une demi-heure que vous me faites perdre.»

Cette bourrasque me déconcerta. Il s'en aperçut et me dit avec douceur: «Allons, mettez-vous à votre aise et racontez-moi, dans le plus grand détail, tout ce qui s'est dit et passé entre Bassano et vous.» Je lui rapportai, mot à mot, l'entretien que j'avais eu avec M. de Bassano; je lui fis une énumération complète des fautes et des excès du Gouvernement royal, et j'allais en déduire les conséquences que nous en avions tirées M. de Bassano et moi, lorsque l'Empereur, incapable, lorsqu'il est ému, d'écouter un récit sans l'interrompre et le commenter à chaque instant, m'ôta la parole et me dit: «Je croyais aussi, lorsque j'abdiquai, que les Bourbons, instruits et corrigés par le malheur, ne retomberaient pas dans les fautes qui les avaient perdus en 1789. J'espérais que le roi vous gouvernerait en bon homme. C'était le seul moyen de se faire pardonner de vous avoir été donné par des étrangers. Mais, depuis que les Bourbons ont mis le pied en France, leurs ministres n'ont fait que des sottises. Leur traité du 23 avril, continua-t-il en élevant la voix, m'a profondément indigné; d'un trait de plume ils ont dépouillé la France de la Belgique et des possessions qu'elle avait acquises depuis la Révolution; ils lui ont fait perdre les flottes, les arsenaux, les chantiers, l'artillerie et le matériel immense que j'avais entassés dans les forteresses et dans les ports qu'ils leur ont livrés. C'est Talleyrand qui leur a fait faire cette infamie; on lui aura donné de l'argent. La paix est facile à de telles conditions. Si j'avais voulu, comme eux, signer la ruine de la France, ils ne seraient point sur mon trône. (Avec force): J'aurais mieux aimé me trancher la main! J'ai préféré renoncer au trône, plutôt que de le conserver aux dépens de ma gloire et de l'honneur français... Une couronne déshonorée est un horrible fardeau... Mes ennemis ont publié partout que je m'étais refusé opiniâtrement à faire la paix; ils m'ont représenté comme un misérable fou avide de sang et de carnage... Si j'avais été possédé de la rage de la guerre, j'aurais pu me retirer avec mon armée au delà de la Loire, et savourer à mon aise la guerre de montagnes. Je ne l'ai pas voulu... Mon nom et les braves qui m'étaient restés fidèles faisaient encore trembler les alliés, même dans ma capitale. Ils m'ont offert l'Italie pour prix de mon abdication; je l'ai refusée. Quand on a régné sur la France, on ne doit pas régner ailleurs. J'ai choisi l'île d'Elbe. Cette position me convenait. Je pouvais veiller sur la France et sur les Bourbons. Tout ce que j'ai fait a toujours été pour la France. C'est pour elle et non pour moi que j'aurais voulu la rendre la première nation du monde. Si je n'avais songé qu'à ma personne j'aurais voulu, en descendant du trône, rentrer dans la classe ordinaire de la vie; mais je devais garder le trône pour ma famille et pour mon fils.»

»Je suis bien aise d'apprendre que l'armée a conservé le sentiment de sa supériorité et qu'elle rejette, sur leurs véritables auteurs, nos grandes infortunes. Je vois avec satisfaction, d'après ce que vous venez de m'apprendre, que l'opinion que je m'étais formée de la situation de la France est exacte...

»L'armée me sera toujours dévouée. Nos victoires et nos malheurs ont établi entre elle et moi un lien indestructible; avec moi seul elle peut retrouver la vengeance, la puissance et la gloire; avec le Gouvernement actuel, elle ne peut gagner que des injures et des coups.»

L'Empereur, en prononçant ces paroles, gesticulait et marchait avec précipitation; il avait plutôt l'air de parler seul que de parler à quelqu'un. Tout à coup, il s'arrête et, me jetant un regard de côté, il me dit: «Bassano croit-il que ces gens-là tiendront longtemps?—Son opinion, sur ce point, est entièrement conforme à l'opinion générale, c'est-à-dire qu'on pense en France et qu'on est convaincu que le Gouvernement royal marche à sa perte.—Mais comment tout cela finira-t-il? Croit-on qu'il y aura une nouvelle révolution?—Sire, les esprits sont tellement mécontents et exaspérés que le moindre mouvement partiel entraînerait nécessairement une insurrection générale et que personne ne serait surpris qu'elle éclatât au premier jour.—Mais que feriez-vous si vous chassiez les Bourbons? Établiriez-vous une république?—La république, Sire, on n'y songe point. Peut-être établirait-on une régence.—Une régence, s'écria-t-il, surpris et avec une grande véhémence, et pourquoi faire? Suis-je mort?—Mais, Sire, votre absence.—Mon absence n'y fait rien. En deux jours je serais en France si la nation me rappelait... Croyez-vous que je ferais bien de revenir? ajouta l'Empereur en détournant les yeux.» Mais il me fut facile de remarquer qu'il attachait à cette question plus d'importance qu'il ne voulait le faire paraître et qu'il attendait ma réponse avec anxiété. «—Sire, lui dis-je, je n'ose résoudre personnellement une semblable question, mais...—Ce n'est point cela que je vous demande, me dit-il en m'interrompant brusquement, répondez oui ou non.—Eh bien! oui, Sire.—Vous le pensez?—Oui, Sire; je suis convaincu, ainsi que M. de Bassano, que le peuple et l'armée vous recevraient en libérateur et embrasseraient votre cause avec enthousiasme.—Bassano est donc d'avis que je revienne? dit l'Empereur avec un accent inquiet et ému.—Nous avons prévu que Votre Majesté m'interrogerait sur ce point et voici textuellement sa réponse: «Vous direz à l'Empereur que je n'ose prendre sur moi une question aussi importante, mais qu'il peut regarder comme un fait positif et incontestable que le Gouvernement actuel s'est perdu dans l'esprit du peuple et de l'armée; que le mécontentement est au comble et qu'on ne croit pas qu'il puisse lutter longtemps contre l'animadversion générale. Vous ajouterez que l'Empereur est devenu l'objet des regrets et des vœux de l'armée et de la nation. L'Empereur décidera ensuite, dans sa sagesse, ce qui lui reste à faire.»

Napoléon devint pensif, se tut, et, après une longue méditation, me dit: «J'y réfléchirai; venez demain à 11 heures.»

Le lendemain à 11 heures, je me présentai chez l'Empereur. On me fit attendre dans son salon, au rez-de-chaussée; la tenture en soie bariolée était à moitié usée et décolorée; le tapis de pied montrait la corde et était rapiécé en plusieurs endroits; quelques fauteuils mal couverts complétaient l'ameublement. Je me rappelai le luxe des palais impériaux, et la comparaison m'arracha un profond soupir. L'Empereur arriva: son maintien attestait un calme que démentaient ses yeux; il était aisé de s'apercevoir qu'il avait éprouvé une violente agitation. «J'avais prévu l'état de crise où la France va se trouver, me dit-il, mais je ne croyais pas que les choses fussent aussi avancées. Mon intention était de ne plus me mêler des affaires politiques; ce que vous m'avez dit a changé mes résolutions; c'est moi qui suis cause des malheurs de la France, c'est moi qui dois les réparer. Mais, avant de prendre un parti, j'ai besoin de connaître à fond la situation de nos affaires: asseyez-vous et répétez-moi tout ce que vous m'avez dit hier; j'aime à vous entendre.»

Rassuré par ces paroles et par un regard plein de douceur et de bonté, je m'abandonnai sans réserve et sans crainte à toutes les inspirations de mon esprit et de mon âme... «Brave jeune homme, me dit l'Empereur, après m'avoir attentivement écouté, vous avez l'âme française, mais votre imagination ne vous égare-t-elle pas?—Non Sire, le récit que j'ai fait à Votre Majesté est fidèle; tout est exact, tout est vrai...—Vous croyez donc que la France attend de moi sa délivrance, et qu'elle me recevra comme un libérateur? Puissiez-vous ne pas vous tromper! D'ailleurs j'arriverai si vite à Paris, qu'ils n'auront pas le temps de savoir où donner de la tête. J'y serai aussitôt que la nouvelle de mon débarquement... Oui, ajouta Napoléon, après avoir fait quelque pas, j'y suis résolu... c'est moi qui ai donné les Bourbons à la France, c'est moi qui dois l'en délivrer... Je partirai... L'entreprise est grande, difficile, périlleuse; mais elle n'est pas au-dessus de moi. La fortune ne m'a jamais abandonné dans les grandes occasions... Je partirai, non point seul, je ne veux pas me laisser mettre la main sur le collet par des gendarmes; je partirai avec mon épée, mes Polonais, mes grenadiers... La France est tout pour moi, je lui appartiens; je lui sacrifierai avec joie, mon repos, mon sang, ma vie!...»