»... Les affaires du Congrès tirent à leur fin. Je commence ma lettre par cet article parce qu'il est le plus intéressant. Les affaires de la Bavière sont terminées, et la question de Parme, déjà décidée par l'opinion, ne souffrira plus de retard, je l'espère. Les souverains se disposent à partir la semaine prochaine...»

«5 mars 1815.

»... Les affaires sont toujours dans le même état. J'espère toujours qu'avant huit ou dix jours il y aura quelque chose de décidé. J'ai fait hier une débauche. J'ai été badauder avec Anatole de Montesquiou pour voir une promenade de souverains en calèche. Comme Isabey demeure sur le passage du Prater où les calèches se sont rendues, je les ai vues des fenêtres de sa maison. Une vue qui m'a plus intéressé que celle des calèches, c'est celle de lord Wellington que j'ai trouvé chez Isabey, où il se faisait peindre pour le tableau d'une conférence du Congrès qu'Isabey a entrepris. Je ne te ferai pas la description du personnage. Le prince Eugène était de la partie et se faisait remarquer—comme partout—par l'élégance de son carrick et sa bonne mine. J'ai bien plaint les pauvres princesses qui étaient étouffées, dans des robes de velours fourrées, par un soleil ardent qui les rendait pourpres. Je ne pouvais pas m'empêcher de faire des réflexions sur la condition des souverains qui ne peuvent prendre aucun plaisir sans monter sur les planches, comme des acteurs, et traîner à leur suite une foule immense de peuple qui les applaudit ou bien les siffle, selon qu'ils jouent leur rôle bien ou mal. Il y a eu dans un jardin public, que l'on appelle l'Augarten, un bal et un souper qui ont occupé les souverains jusqu'à neuf ou dix heures du soir. L'empereur d'Autriche menait l'impératrice de Russie, et l'empereur de Russie menait l'impératrice d'Autriche. Le prince héréditaire menait sa sœur l'archiduchesse Léopoldine. Il est d'usage que les princes conduisent eux-mêmes; il n'y a point de cochers.»

Le 6 mars 1815 arrivait à Vienne un courrier que lord Burgersh avait expédié de Florence à lord Stewart, l'un des plénipotentiaires du cabinet de Londres au Congrès de Vienne. Ce courrier apportait une nouvelle qui éclatait, comme un coup de foudre, au milieu de la réunion des souverains et de leurs ministres: Napoléon venait de quitter l'île d'Elbe!...

Imitant l'exemple que nous a donné l'auteur estimé de l'Histoire des deux Restaurations[ [72], nous emprunterons, à notre tour, aux mémoires d'un auditeur au Conseil d'État sous le Premier Empire M. Fleury de Chaboulon, l'émouvant récit de son voyage à l'île d'Elbe à la fin de février 1815. Nous nous bornerons à transcrire quelques-unes des phrases de sa conversation avec Napoléon. Cet entretien dramatique, admirablement reproduit dans le livre de M. de Chaboulon, triompha des dernières hésitations de l'Empereur, et décida son retour immédiat en France. N'ayant pas à tenir compte des motifs de prudence qui avaient porté M. Fleury de Chaboulon à masquer le duc de Bassano sous la dénomination de X... par crainte des persécutions du Gouvernement de la Restauration, nous mettrons le nom du fidèle Ministre de Napoléon Ier à la place de X.., autant de fois qu'il sera nécessaire, dans le but de faciliter au lecteur l'intelligence du récit.

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CHAPITRE XX

Ce qui se passait à la fin de février à l'île d'Elbe.—Conversation de Napoléon avec Fleury de Chaboulon.—Extraits empruntés aux Mémoires de ce dernier.

Voici quel fut l'entretien de Fleury de Chaboulon avec Napoléon: