A propos du Congrès et de ses plénipotentiaires mon grand-père écrivait à sa femme le 22 février 1815:
«... Lord Wellington est toujours la plus grande curiosité de Vienne. On a passé hier une revue pour lui. L'Impératrice ayant dîné chez son père, j'ai passé à Vienne une partie de la journée et visité l'arsenal bourgeois qui renferme une collection d'armures et d'objets bizarres...
»J'ai été me baigner dans les beaux bains de Diane. En y allant j'ai rencontré l'empereur Alexandre qui se promenait seul avec le prince Eugène, et qui m'a dit un bonjour très affectueux en me serrant le bras. Comme il est sourd il crie fort haut, de sorte qu'il a attiré l'attention des badauds qui sont, à Vienne, encore plus nombreux qu'à Paris...
»Aujourd'hui il y a à la Cour une espèce de ballet-pantomime, exécuté par les personnes de la Cour, représentant l'Olympe. On n'a pu trouver jusqu'ici une Vénus, ou du moins aucune dame n'a eu la prétention d'en jouer le rôle. Enfin une princesse Bagration a eu plus de témérité, mais encore hier elle a retiré ses offres; de sorte qu'Isabey, pour tout accorder, a imaginé de représenter Vénus par derrière, non la Vénus Callypige, mais drapée avec le plus de grâce et d'élégance possibles. On jouera aussi des scènes de comédie détachées...»
Le 22 février Neipperg, étant au spectacle de la Cour où il avait été invité, recevait de M. de Metternich, l'avis de se préparer à partir en mission pour Turin. Mon grand-père, dînant seul avec l'Impératrice, faisait avec elle en sortant de table une partie de billard, quand survint le général, à 9 heures, pour prévenir Marie-Louise de l'ordre qu'il venait de recevoir et de son prochain départ. L'Impératrice, bien éloignée de s'attendre à une aussi fâcheuse nouvelle, en témoigna aussitôt, paraît-il, le plus vif chagrin. Comment pourrait-elle se passer de son factotum?... Loin de s'y résigner Marie-Louise se rendit le lendemain, tout de suite après son déjeuner, à Vienne chez l'empereur François, auquel elle adressa les plus pressantes sollicitations pour qu'il lui fût permis de conserver le comte Neipperg auprès d'elle, jusqu'à la conclusion définitive de ses affaires de Parme. L'empereur son père n'ayant pas répondu de façon assez catégorique, la princesse dut, sur le conseil de son favori, solliciter une entrevue avec le tout-puissant premier ministre autrichien, qu'elle alla attendre, le 24 février, une heure et demie, chez sa sœur l'archiduchesse Léopoldine. Tant de trouble et d'alarmes ne laissèrent pas le Ministre insensible, et Metternich qui, en fin de compte, trouvait autant d'avantages à permettre à Neipperg de rester à Schönbrunn qu'à le laisser partir, consentit en dernière analyse à contremander son départ. L'Impératrice rentra chez elle dans le ravissement, et la soirée, agrémentée de chant et de musique, dut être, ce jour-là, particulièrement animée et joyeuse.
Cependant mon grand-père continuait, consciencieusement, à tenir ma grand'mère au courant des événements, grands et petits, auxquels il assistait plutôt en qualité de spectateur qu'en qualité d'acteur. Le 24 février il lui adressait la lettre suivante:
«... On nous a assuré que dans la première quinzaine de mars, les affaires de Parme seraient finies; Dieu le veuille! car mon courage est à bout. Je meurs mille fois par jour d'impatience et d'ennui. J'ai renoncé à toute fête, à tout plaisir tant que je serai loin de toi. Pour ne point perdre mon temps tout à fait inutilement, il m'est venu dans l'idée, hier, d'étudier la botanique. Tu sais que c'est un de mes projets favoris; je vais m'en occuper sérieusement. Je serais bien agréablement désappointé—comme disent les Anglais—si j'étais surpris par la fin du Congrès au fort de ma passion. Tu sauras qu'il y a à Schönbrunn les plus belles serres de l'Europe. J'aurai donc beau jeu à y faire mes nouvelles études. Je ne sais pas comment l'idée m'en est venue si tard. Il a fallu qu'Anatole de Montesquiou me soufflât ce désir. Nous avons acheté un ouvrage élémentaire assez médiocre, mais enfin c'est le seul ouvrage que nous ayons trouvé à Vienne. J'espère qu'il suffira pour nous inoculer les premiers éléments de cette science si douce et si attrayante...
»Le temps est aussi beau qu'au printemps depuis trois ou quatre jours. Le soleil est chaud plus qu'il ne l'est ordinairement dans cette saison. La pauvre Mme de Brignole est bien dangereusement malade. Le médecin a cru devoir la faire confesser. Elle est elle-même tellement frappée de l'idée de sa fin prochaine qu'elle en parle sans cesse,—ce qui rend pénibles et douloureuses les visites que nous lui faisons. Bausset ne souffre pas de sa goutte d'une manière intolérable, mais il est immobile dans son lit et, quand il veut remuer les jambes, il est subitement assailli de douleurs lancinantes qui l'épuisent et lui ôtent toute faculté de se mouvoir. Au total le séjour de Schönbrunn n'a porté bonheur à personne. Les uns y souffrent au physique, les autres au moral. A Paris c'est encore pis. On peut y dire comme ce curé qui se félicitait des profits que son église retirait des enterrements: «La mort rend beaucoup depuis deux mois.» Ce pauvre Nansouty y a donc passé lui aussi... un M. de Mortfontaine également. Ce dernier avait épousé Mlle Lepelletier de Saint-Fargeau, fille du député de la Convention, qui a été assassiné chez un restaurateur du Palais-Royal pour avoir voté la mort de Louis XVI. Sa fille avait été adoptée dans ce temps-là par la Convention et déclarée fille de la Nation... On aurait une liste longue à faire si l'on voulait tenir note de toutes les personnes marquantes que nous avons perdues dans un si court espace de temps.»
A la date des 2 et 5 mars 1815, nous relevons, dans la même correspondance, quelques détails qui peuvent encore présenter au lecteur un certain intérêt. Ils ont trait aux affaires du Congrès et aux divertissements des hôtes princiers de l'empereur d'Autriche:
«2 mars 1815.