Heureusement la petite colonie française de Schönbrunn, si éprouvée et si réduite en nombre par la maladie, allait faire une recrue dont mon grand-père se félicitait sincèrement pour sa part. Effectivement, et comme il l'a dit quelque part, dans ses Mémoires, les amis de l'empereur Napoléon se faisaient bien rares dans ce château des souverains de l'Autriche. Aussi écrit-il, le 17 février, avec satisfaction à ma grand'mère:

«... Nos affaires de Parme reprennent couleur et j'espère qu'elles iront mieux pour l'Impératrice qu'elles n'avaient été jusqu'à présent. Il nous est arrivé un nouvel hôte hier matin: c'est Anatole de Montesquiou. J'ai eu du plaisir à voir quelqu'un qui arrive fraîchement de Paris...»

L'empereur Alexandre avait fait annoncer la veille du 18 février, par une lettre des plus gracieuses à l'impératrice Marie-Louise, qu'il viendrait ce jour-là lui demander à déjeuner. Ne le voyant pas arriver Sa Majesté avait fini par se mettre à table; or, deux minutes après, le czar faisait son apparition. Après une courte conversation, ajoute notre Journal, auquel nous empruntons tous ces détails, Leurs Majestés passent dans la salle à manger, où le général Neipperg et mon grand-père les suivent et prennent part au repas. Pendant ce déjeuner Alexandre se montra, comme toujours, plein de grâce et d'amabilité, témoignant à Marie-Louise les meilleures dispositions et le plus grand désir de lui être utile. Avant de partir le souverain russe, prenant mon grand-père par le bras, l'assura de son intérêt, et de sa résolution de lui venir en aide pour le succès de ses affaires particulières; ajoutant qu'il avait l'intention de prendre à cet effet une mesure générale, dans laquelle serait comprise la question de sa dotation dans les provinces belges[ [69]. Aussi ma grand'mère recevait-elle, quelque temps après, une lettre de son mari datée de ce même 18 février, où il lui parle de cette visite et lui donne quelques détails sur les habitants de Schönbrunn:

«... Nous avons eu ce matin l'empereur de Russie à déjeuner. Je ne puis assez me louer de son affabilité et du véritable intérêt qu'il me témoigne. L'Impératrice et son fils se portent à merveille, Mme de Montesquiou aussi et moi de même. Mme de Brignole va beaucoup mieux, mais garde encore le lit. Il n'y a que ce pauvre diable de Bausset qui ne peut pas parvenir à se dresser sur ses malheureuses jambes. Sa goutte est opiniâtre au dernier point. Il y a bientôt un mois qu'il est cloué sur son lit, mais il n'a jamais été en danger, au lieu que Mme de Brignole l'a été tout à fait.»

CHAPITRE XIX

Plaintes de Napoléon de ne recevoir aucune lettre de Marie-Louise.—Mon grand-père s'en fait l'écho auprès d'elle.—Réponse qu'il en obtient.—Promenades à cheval avec Neipperg.—Le roi de Danemark, anecdote.—Wellington à Vienne.—Faux départ de Neipperg.—Mme de Brignole très malade.—Nouvelles du Congrès.—L'avis du départ de Napoléon de l'île d'Elbe parvient à Vienne.

Le 19 février mon grand-père annonçait à l'Impératrice, après déjeuner, qu'il venait de recevoir une lettre de l'île d'Elbe et une autre en même temps du cardinal Fesch. Dans la première, signée du général Bertrand, en date du 28 janvier, l'empereur Napoléon se plaignait de n'avoir reçu, depuis plus d'un mois, aucune nouvelle de sa femme, ni de son fils; il en témoignait son inquiétude. Ces lettres furent communiquées à l'Impératrice. Celle-ci, l'air gêné, et embarrassée de cette communication, prévint le lendemain mon grand-père, à déjeuner, de ne pas répondre aux lettres dont il lui avait parlé la veille. Marie-Louise ajouta qu'elle lui en ferait connaître plus tard le motif, qui le concernait lui-même bien plutôt qu'elle. Malgré sa déférence pour les recommandations de l'Impératrice, qui lui étaient dictées, dans cette circonstance, par sa bienveillance naturelle, l'auteur des Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier déclare que, loin de s'y conformer, il ne crut pas pouvoir se dispenser de répondre à ces lettres. Il ne doute pas, assure-t-il, à ce propos, que c'est à l'intervention de Marie-Louise qu'il dut de n'être pas inquiété dans sa correspondance avec l'île d'Elbe: «Spectateur impuissant, dit-il, mais non indifférent de ce qui se passait autour de moi, je ne pouvais qu'être péniblement affecté de voir l'Impératrice, placée entre son devoir, comme épouse et comme mère, et son désir d'aller régner à Parme (ce qu'elle ne pouvait obtenir que par un double sacrifice) prendre si facilement son parti dans cette fâcheuse alternative, qui lui avait causé, jusque-là, tant de sollicitude. Les orages passagers n'avaient jamais altéré ni sa douceur, ni sa bienveillance, mais, à ses anxiétés, avait tout à coup succédé une sécurité difficile à troubler. Peut-être devais-je dès ce moment chercher le motif de cette sérénité dans la confiance que lui inspirait la puissante protection de son père, qui l'absolvait de tout, et dans le sacrifice de ses sentiments français auquel elle était résolue[ [70].» Celui qui avait le plus contribué à apaiser, dans le cœur de Marie-Louise, les anxiétés dont il vient d'être parlé, celui qui était parvenu à les faire à peu près disparaître, c'était aussi, il ne faudrait pas l'oublier, le général Neipperg, son conseiller très aimé, et un peu plus tard son second mari.

Quand le temps le permettait l'impératrice Marie-Louise allait, presque toujours, faire de longues promenades à cheval, avec son cher général et Mme Héreau. Elle en rapportait souvent de gros bouquets de violettes qu'elle était descendue ramasser dans les bois; ces promenades lui offraient en même temps toute liberté de s'entretenir, à cœur ouvert, avec le favori, loin des regards curieux et des oreilles des indiscrets. C'était une véritable idylle... de la part de la princesse tout au moins; mais une idylle qu'il est difficile de considérer avec des yeux indulgents.

Après les affaires de la Saxe et de la Pologne que le Congrès avait mis un si long espace de temps à régler, au détriment du vertueux roi de Saxe, la question de l'indemnisation de la Bavière, à qui l'Autriche reprenait le Tyrol, revenait sur le tapis. Les solutions étaient lentes à se produire dans le sein de ce Congrès, au milieu de tant de convoitises et d'appétits déchaînés, et les discussions s'y éternisaient. Le roi de Danemark, cet excellent prince albinos, dont il a été tracé un portrait au chapitre XII, allait se voir enlever la Norvège convoitée par Bernadotte, et recevoir de la sorte la punition de sa fidélité à l'alliance française. Ce bon roi, d'un naturel fort gai, recevant à son départ de Vienne un compliment de l'empereur Alexandre qui lui disait: «Vous emportez tous les cœurs!» répondit paraît-il: «C'est possible, mais un fait plus certain, c'est que je n'emporte pas une âme!»[ [71]