«On se flatte beaucoup à Paris quand on croit que les affaires du congrès y sont terminées. Elles ne sont rien moins que cela. Il y a trois jours qu'on les croyait fort avancées; aujourd'hui les voilà de nouveau entravées. C'est une machine dont les ressorts et les rouages ont bien peu de liant. J'ai lu, dans les journaux de Paris, qu'effectivement l'Impératrice était attendue à Parme dans les premiers jours de ce mois, mais je ne l'ai appris que là. Il n'en est nullement question ici. L'affaire de Parme n'est pas même encore entamée. On s'est beaucoup écrit et répondu jusqu'ici, mais sans résultat. Tout est accroché par les grandes questions de la Saxe et de la Pologne. Ces deux articles réglés, le reste je crois irait vite. Un incident nouveau va peut-être retarder ou accélérer ces négociations: c'est l'arrivée de lord Wellington, comme ministre au Congrès, pour y remplacer lord Castlereagh, ministre des Affaires étrangères, qui retourne à Londres. Quelque expéditif qu'on le suppose, encore faut-il lui donner le temps de prendre connaissance des choses et des hommes.
»En attendant les bals et les redoutes étourdissent les oisifs de Vienne sur la stagnation des affaires, mais non le pauvre peuple de cette ville qui se désole de la baisse du papier qui est effrayante. Pour 20 francs on a 25 florins, et originairement le florin vaut 45 sols; ainsi il perd presque les deux tiers de sa valeur. Les dépenses auxquelles l'Autriche est obligée par le séjour des souverains sont aussi ruineuses que pourraient être celles d'une guerre. Je crois qu'elle sera bien fondée à demander une indemnité à la fin de tout ceci...»
A Vienne se trouvait, à cette époque, un certain abbé Werner, ancien luthérien converti, qui ne se bornait pas à composer des sermons, mais s'occupait encore d'écrire des tragédies. Cet abbé, fort en renom dans la société viennoise, fut admis à venir faire à Schönbrunn, devant Marie-Louise et ses invités, la lecture de sa tragédie de Cunégonde, en langue allemande. L'abbé Werner, très répandu dans le monde, fréquentait les réunions où se rencontraient les souverains et les différents princes étrangers. Présenté au roi de Prusse[ [67] fervent luthérien, notre abbé, que ce monarque ne voyait pas de bon œil, s'était vu interpeller par ce prince en ces termes: «Je n'aime guère, Monsieur, les personnes qui changent de religion!» «Sire je le conçois, aurait répondu l'abbé Werner, et c'est une des raisons pour lesquelles je ne puis aimer Luther.»
Le 7 février le général Neipperg donna lecture à l'impératrice Marie-Louise, en présence des personnes composant sa petite cour, d'un long mémoire dont il était l'auteur, et qui relatait les vicissitudes subies par les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla. Ce mémoire établissait également les droits de l'Autriche à la possession de ces différents petits états. Un peu plus tard le même influent conseiller de Marie-Louise jugeait nécessaire de prendre à part mon grand-père, et de lui parler pour la première fois, avec une apparente émotion, de la tournure inquiétante que prenaient, assurait-il, les affaires de cette princesse à propos de Parme. Le général Neipperg, témoin de la surprise de son interlocuteur, prétendit qu'il venait d'avoir à ce sujet une conversation d'une heure avec le premier Ministre d'Autriche. Il déclara que le prince de Metternich lui avait fait comprendre, entre autres raisons qui retardaient la reconnaissance des droits de l'Impératrice, l'impossibilité où le congrès se trouvait d'admettre que son fils l'accompagnât en ce moment en Italie. Inquiet du faible reste d'influence que pouvait encore exercer mon grand-père sur l'esprit de Marie-Louise, surtout quand il s'agissait du prince son fils, le prudent conseiller de la princesse ne voulait négliger aucune précaution utile. Neipperg prit donc à témoin mon grand-père du devoir qu'avaient, d'après lui, les vrais amis de l'Impératrice, de la supplier de laisser son fils à Vienne, si la présence de cet enfant en Italie formait le principal obstacle à l'avènement de sa mère au trône de Parme. Il ajoutait que Marie-Louise pourrait venir tous les ans rendre visite à son fils à Vienne. Le lendemain, croyant apparemment devoir convertir mon grand-père à son opinion, le général lui en reparla devant M. de Bausset, toujours souffrant de sa goutte.
Cette condition draconienne, imposée à Marie-Louise, et à laquelle celle-ci eut la faiblesse de donner son adhésion, montrait tout ce que le nom de Bonaparte soulevait de crainte et d'aversion parmi les membres du Congrès réunis dans la capitale de l'Autriche. Au prix seulement de ce cruel sacrifice, la femme de Napoléon se verrait investie de la souveraineté de Parme, si longtemps disputée par sa rivale l'ex-reine d'Étrurie. Le Conseil, probablement donné par Gentz, avait été, comme on le voit, efficace; mais il nous semble véritablement qu'une mère avait bien mauvaise grâce à lui faire écrire pour l'en remercier.
Le 14 février, l'Impératrice avait eu, chez l'empereur son père, un long entretien, en sa présence, avec M. de Metternich. Elle avait dû très vraisemblablement, au cours de cette entrevue, acquiescer en principe au sacrifice qu'on exigeait d'elle—car elle avait remporté cette fois une assurance ferme que ses droits à la souveraineté de Parme seraient vigoureusement défendus. Les représentants de l'Angleterre Wellington et Castlereagh, pressentis par Neipperg, et que cette question secondaire intéressait peu, avaient manifesté de leur côté des dispositions favorables aux desiderata de Marie-Louise. L'ingrat duc Dalberg, comblé de bienfaits naguère par Napoléon, soutenait au contraire, chez sa belle-mère, Mme de Brignole, que l'Impératrice n'aurait pas son duché de Parme, et que les alliés ne souffriraient pas que la race de Bonaparte obtînt une souveraineté indépendante!
Quelques jours auparavant mon grand-père, s'adressant à sa femme, lui avait écrit que les malades de la petite cour de Schönbrunn se portaient un peu mieux, mais souffraient encore beaucoup. Mme de Brignole et Bausset paraissaient avoir payé tribut à la souffrance et à la maladie pour la préservation des santés de toutes les autres personnes de la petite cour de l'Impératrice. A l'exception en effet de ces deux malades, tout le monde se portait bien au château. Pressé sans doute par ma grand'mère de hâter son retour en France, son fidèle correspondant lui répondait:
«... Après avoir fait l'école de croire à l'amitié et à la constance d'une souveraine qui a toutes les qualités attachantes, sauf la fermeté et le discernement, je ne puis pas la quitter dans la crise qu'elle traverse, quoique je ne lui sois utile à rien, et faire dire à tout le monde que je suis au moins le plus léger et le plus inconséquent des hommes. D'ailleurs la poursuite de mes affaires de dotation[ [68] me retient aussi. Je n'ai aucun droit à la conservation de ces biens; si j'en tire quelque chose, ce sera pure faveur. Si je m'en vais au moment où l'on s'occupera de cela et que je n'obtienne rien, je me reprocherai d'avoir moi-même ruiné mes affaires en n'en attendant pas la conclusion. D'un autre côté je ne serai peut-être pas plus avancé en restant...»
La comtesse Brignole ne se remettait pas, elle avait le pressentiment de sa fin prochaine, et mon grand-père, ému de compassion à la vue de ses souffrances, avait fini par lui pardonner les défaillances morales dont il s'était plaint, plus d'une fois, dans les lettres de sa correspondance intime.
«J'ai passé, écrivait-il, une partie de la journée du mardi-gras au chevet de cette pauvre Brignole que j'ai tenue pendant dix minutes sans connaissance. Elle est vraiment dans un triste état de santé... Je lui ai prêché de retourner en Italie, mais comment se décider à renoncer à une ombre d'influence, et puis je ne sais quelle existence elle retrouverait dans son pays; je crois sa fortune dans un grand délabrement. De chez Mme de Brignole j'ai été chez Bausset que j'ai trouvé en pâmoison sur un fauteuil, affublé d'un vieux châle de cachemire et d'une couverture piquée à grands ramages, suant dans ce harnais, et jetant au plafond des yeux de reproche, tantôt suppliants, tantôt furieux...»