La narration des menus faits, survenus pendant la dernière semaine que mon grand-père a passée, auprès de Marie-Louise, à Schönbrunn, n'offrirait plus qu'un intérêt si secondaire et si restreint qu'il nous a paru superflu de l'entreprendre. Le moment du départ approchait; les innombrables et insupportables formalités nécessaires à l'obtention des passeports avaient fini par être remplies. Mon grand-père se trouvait donc sur le point de quitter, pour toujours, la terre de l'exil auquel il s'était volontairement condamné; il allait revoir la France, sa famille, ses amis, le souverain qu'il n'avait pour ainsi dire jamais quitté depuis près de quatorze ans, et auquel il demeurait si profondément attaché. Que d'émotions diverses devaient alors l'agiter! Les séparations sont toujours pénibles, même quand les personnes auxquelles il faut dire adieu ont perdu de leur prestige et sont descendues de leur piédestal... Le retour en France, auprès de Napoléon, se préparant à lutter contre toutes les forces de l'Europe unies contre un seul homme avait, d'autre part, dans ces circonstances tragiques, quelque chose de particulièrement angoissant! Il fallait partir cependant; depuis longtemps déjà l'existence qu'il menait à Schönbrunn et à Vienne était un calvaire pour l'âme loyale du fidèle serviteur de Napoléon. Il ne pouvait s'épancher en toute confiance, ni parler sans contrainte que devant la seule Mme de Montesquiou, chez laquelle il allait parfois déjeuner ou bien dîner, pendant les derniers jours qui précédèrent son départ.
Une des dernières observations que mon grand-père ait eu l'occasion de faire, avant de quitter Schönbrunn, et dont il a été question dans ses Mémoires, est à retenir. Elle est relative aux interminables bavardages de l'impératrice Marie-Louise, à table ou après les repas, pendant cette première semaine du mois de mai 1815. C'était un flux de paroles qui sortait de sa bouche, et se déversait sans interruption. Ces propos ininterrompus roulaient généralement sur la façon dont Marie-Louise entendait régler sa future existence à Parme, où elle habiterait le palais du Jardin l'hiver, le château de Colorno le printemps, sur sa résolution de passer ses étés à Vienne, etc., enfin sur toutes sortes de projets de voyage entre temps.
On eût dit que la femme de Napoléon cherchait à s'étourdir, à ne pas réfléchir surtout, dans cet instant critique où le sort des batailles, toujours incertain, allait prononcer son arrêt. Si le triomphe des alliés s'affirmait, c'était la fortune de Napoléon s'écroulant dans l'abîme; mais si la victoire au contraire venait raffermir sa couronne, quelle serait la misérable destinée de Marie-Louise, séparée par sa propre faute d'un époux auréolé d'une gloire nouvelle, séparée de son fils qu'on n'oserait plus refuser de restituer au vainqueur?...
Malgré sa nature frivole et sa tête futile, il nous semble impossible que ces pensées et bien d'autres encore n'aient pas alors fréquemment traversé le cerveau de l'impératrice Marie-Louise. Quel trouble profond ne pouvait manquer d'envahir son âme, livrée ainsi à d'importuns remords et à la plus pénible anxiété... L'idée seule de ce que mon grand-père serait en mesure de raconter à Napoléon sur Schönbrunn, Vienne et ce qui s'y était passé sous ses yeux, suffisait à rendre nerveuse et agitée l'épouse et la mère coupable. Dieu sait cependant avec quel tact et quelle dignité l'empereur Napoléon allait apprécier la conduite de Marie-Louise, s'abstenant de proférer à son sujet la moindre parole de reproche, allant même au-devant de ce que mon grand-père aurait voulu dire pour excuser l'Impératrice[ [102].
Le 4 mai 1815, jour de la fête de l'Ascension, Marie-Louise s'acquitta de ses dévotions dans la chapelle du château de Schönbrunn à 7 heures du matin, en présence de l'Empereur son père. Ce jour-là le comte San Vitale, nommé depuis le mois de novembre précédent, grand chambellan de la duchesse de Parme, remplit les fonctions de sa charge pour la première fois. Le fils de M. de San Vitale devait par la suite devenir, beaucoup plus tard, le gendre de Marie-Louise et du général Neipperg. La mission du confesseur de l'épouse de Napoléon ne pouvait manquer d'être particulièrement délicate. Sut-il lui donner les utiles conseils dont sa conscience troublée aurait eu un si réel besoin, ou bien, esclave de la politique autrichienne, se borna-t-il, au moyen de recommandations vagues, à lui laisser suivre ses propres inspirations? C'est un secret que Marie-Louise a emporté dans le tombeau. Elle fut loin, dans tous les cas, de se conformer, comme on a pu s'en convaincre, aux prescriptions pourtant si formelles de la loi divine.
Avant de quitter définitivement la capitale de l'Autriche, mon grand-père tenait surtout à prendre congé de son cher petit prince. Ce fut au palais impérial de Vienne qu'il trouva le fils de Napoléon au milieu de son nouvel entourage: «Je remarquai avec peine, dit-il dans ses Mémoires[ [103], son air sérieux et même mélancolique. Il avait perdu son enjouement et cette loquacité enfantine qui avait tant de charme en lui. Il ne vint pas à ma rencontre, comme à son ordinaire, et me vit entrer sans aucun signe qui annonçât qu'il me connût. On eût dit que le malheur commençait son œuvre sur cette jeune tête, qu'une grande leçon de la Providence semblait avoir parée d'une couronne, à son entrée dans la vie, pour donner un nouvel exemple de la vanité des grandeurs humaines. C'était comme une de ces victimes ornées de fleurs qui étaient destinées aux sacrifices. Quoiqu'il fût déjà, depuis plus de six semaines, confié aux personnes avec lesquelles je le trouvai, il ne s'était pas encore familiarisé avec elles, et il semblait regarder, avec méfiance, ces figures qui étaient toujours nouvelles pour lui. Je lui demandai, en leur présence, s'il me chargerait de quelques commissions pour son père que j'allais revoir. Il me regarda d'un air triste et significatif, sans me répondre; puis, dégageant doucement sa main de la mienne, il se retira silencieusement dans l'embrasure d'une croisée éloignée. Après avoir échangé quelques paroles avec les personnes qui étaient dans le salon, je me rapprochai de l'endroit où il était resté à l'écart, debout et dans une attitude d'observation; et comme je me penchais vers lui pour lui faire mes adieux, frappé de mon émotion, il m'attira vers la fenêtre et me dit tout bas, en me regardant avec une expression touchante: Monsieur Méva, vous lui direz que je l'aime toujours bien. Le pauvre orphelin sentait déjà qu'il n'était plus libre, et qu'il n'était pas avec des amis de son père[ [104].»
Combien la destinée de ce pauvre enfant semblait cruelle à ceux qui l'affectionnaient véritablement, à mon grand-père qui, dans une de ses lettres—on s'en souviendra peut-être—assurait à ma grand'mère qu'il l'aimait autant que ses chers petits enfants! La conduite de Marie-Louise, quelque répréhensible qu'elle puisse paraître aux regards de la postérité, aurait été jugée sans doute avec moins de sévérité, si cette princesse n'eut pas été mère en même temps qu'épouse! Mais ce rôle de mère dont elle a semblé s'acquitter avec un si indifférent égoïsme, ne lui permettra guère, croyons-nous, de rencontrer, parmi les historiens, d'apologiste convaincu.
Vers la fin de la première semaine de mai 1815 (le samedi 6 mai), mon grand-père prenait congé à neuf heures du soir, de l'Impératrice pour laquelle il avait conservé, en dépit de lui-même, un attachement que n'obtiennent pas toujours les princes qui en sont le plus dignes. Il est vrai que, dans l'espèce, ce prince était une princesse, bien jeune encore, et demeurée très enfant. Tant que la chose avait été possible, il l'avait mise en garde contre les embûches tendues à son innocence, et il avait assez longtemps réussi à exercer une sorte de tutelle protectrice sur son inexpérience et sur sa candeur du début. De part et d'autre la séparation devait être pénible; vive et sincère allait être l'émotion, ressentie par Marie-Louise et par mon grand-père, au moment de l'adieu définitif. Nous allons laisser la parole à ce dernier, qui saura l'exprimer mieux que nous:
«Ce fut le 6 mai, vers 10 heures du soir, que je fis mes derniers adieux à l'Impératrice; elle parut très émue en les recevant. Elle eut la bonté de me témoigner ses regrets de mon départ, en me disant qu'elle sentait que tout rapport allait cesser désormais entre elle et la France, mais qu'elle conserverait toujours le souvenir de cette terre d'adoption. Elle me chargea d'assurer l'Empereur de tout le bien qu'elle lui souhaitait, et me dit qu'elle espérait qu'il comprendrait le malheur de sa position. Elle me répéta qu'elle ne prêterait jamais la main à un divorce; qu'elle se flattait qu'il consentirait à une séparation amiable et qu'il n'en concevrait aucun ressentiment; que cette séparation était devenue indispensable, mais qu'elle n'altérerait pas les sentiments d'estime et de reconnaissance qu'elle conservait. Elle me fit présent d'une tabatière ornée de son chiffre en diamants, comme souvenir, et me quitta pour me cacher l'émotion qui la gagnait. Je me séparai moi-même d'elle, le cœur oppressé, et dans un état de véritable affliction[ [105].»
Le 9 juin 1815, la souveraineté du duché de Parme était définitivement attribuée à Marie-Louise par l'article 99 de l'acte final du congrès de Vienne.