Nos récits sont à peu près terminés; que pourrions-nous y ajouter encore? Notre but n'est pas de reproduire, dans cet ouvrage, les différents épisodes du voyage de mon grand-père de Vienne jusqu'à Paris où il arriva, le 15 mai 1815, quelques semaines avant Waterloo. Il n'y a pas lieu de raconter davantage sa première entrevue après son retour et sa longue conversation, le même jour, avec Napoléon au palais de l'Élysée. Les Mémoires qu'il a laissés donnent, à cet égard, des explications détaillées, qui ne concernent que très indirectement l'impératrice Marie-Louise. Nous avons seulement pensé qu'il serait intéressant pour le lecteur de replacer, sous ses yeux, deux lettres adressées après le désastre de Waterloo, par M. de Metternich, à Marie-Louise. Ces lettres avaient pour objet d'annoncer à la femme de Napoléon, le sort de son époux trahi par la fortune, et tombé au pouvoir des Anglais. La première de ces lettres, datée de Paris, où le ministre de l'empereur François avait été obligé de se rendre, est du 18 juillet 1815. Nous la transcrivons ci-après:
«Madame. J'ai promis, avant mon départ de Vienne, d'informer directement Votre Majesté impériale de ce qui serait relatif au sort de Napoléon. Elle verra par l'article ci-joint, extrait du Moniteur, qu'il vient de se rendre à bord du vaisseau anglais le Bellérophon, après avoir vainement tenté d'échapper à la surveillance des croiseurs qui avaient été établis devant Rochefort. D'après un arrangement fait entre les puissances, il sera constitué prisonnier au fort Saint-Georges, dans le nord de l'Écosse, et placé sous la surveillance de commissaires russe, autrichien, français et prussien. Il y jouira d'un très bon traitement et de toute la liberté compatible avec la plus entière sûreté qu'il ne puisse échapper.»
La seconde lettre adressée par le même personnage à Marie-Louise, est datée du 13 août de la même année, la voici:
«Madame. Napoléon est à bord du Northumberland, et en route pour Sainte-Hélène. Nous n'avons pas de nouvelles de son départ de Torbay autres que par le télégraphe; mais nous savons que c'est en pleine mer qu'il a quitté un vaisseau pour l'autre. On l'a fait partir sur le Bellérophon parce que la foule des curieux augmentait tellement autour de ce vaisseau, que l'on n'eut pas été entièrement sûr qu'il n'y aurait point d'esclandre.»
«Quelle sécheresse dans ces lettres!», ajoute M. de Saint-Amand, à l'ouvrage duquel nous les avons empruntées: «Pas un mot de pitié pour une si mémorable infortune!»[ [106] La générosité vis-à-vis d'un ennemi par terre n'était pas dans les habitudes de M. de Metternich. En ce qui concerne l'impératrice Marie-Louise ou plutôt la duchesse de Parme, elle n'osa manifester, dans cette circonstance, ni une plainte, ni un regret, quels qu'aient pu être, en réalité, ses sentiments les plus intimes. Elle était d'ailleurs trop occupée de ses nouvelles affections pour s'apitoyer longtemps sur le sort du père de son fils, de l'époux dont elle avait partagé, pendant cinq ans, le trône et la gloire. Nous ne nous sentons pas le courage de continuer la biographie de cette princesse, ni de poursuivre le récit de l'existence banale et terre à terre qu'elle a menée, à Parme et à Vienne, jusqu'à sa mort survenue en 1847. Nous terminerons donc ce volume, presque sans autres commentaires, par la transcription d'une lettre bien connue déjà, adressée à Marie-Louise en 1818, et signée du général Gourgaud. Le compagnon de captivité de l'Empereur, aussitôt après son retour de Sainte-Hélène en Europe, s'était empressé de la faire parvenir à Parme. Cette lettre pathétique demeura, elle aussi, sans écho; voici en quels termes émouvants elle était conçue:
«Madame,
»Si Votre Majesté daigne se rappeler l'entretien que j'ai eu avec elle en 1814, à Grosbois, lorsque la voyant malheureuse, pour la dernière fois, je lui fis le récit de tout ce que l'Empereur avait éprouvé à Fontainebleau, j'ose espérer qu'elle me pardonnera le triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que l'empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés, celui que vous avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de l'Europe, celui sur le sort duquel je vous ai vue répandre tant de larmes lorsqu'il s'éloignait de vous, périt de la mort la plus cruelle, captif sur un rocher au milieu des mers, à deux mille lieues de ses plus chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa femme et de son fils, sans aucune consolation. Depuis mon départ de ce roc fatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était capable d'entreprendre; mon espoir a été déçu: j'ai appris qu'aucun individu pouvant rappeler votre époux, vous peindre sa situation, vous dire la vérité, ne pouvait vous approcher; en un mot, que vous étiez, au milieu de votre Cour, comme au milieu d'une prison. Napoléon en avait jugé ainsi. Dans ses moments d'angoisse lorsque, pour lui donner quelques consolations, nous lui parlions de vous, souvent il nous a répondu: «Soyez bien persuadés que si mon épouse ne fait aucun grand effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car Marie-Louise est la vertu même!»
Des circonstances extraordinaires avaient uni la destinée d'une princesse, très jeune et sans aucune fermeté de caractère, à celle du plus grand génie des temps modernes. La politique égoïste et froide, qui avait formé cette union, n'a pas hésité à la briser, le jour où Napoléon a vu s'écrouler l'édifice majestueux qu'il avait fondé à coups de victoires. Le mot du prince Schwarzenberg, à l'époque des premiers revers subis par l'Empereur, était déjà un avertissement quand il laissait échapper ces paroles significatives: «La politique a fait le mariage, la politique peut le défaire!» Si coupable qu'ait été Marie-Louise, elle n'est en réalité qu'à moitié responsable des défaillances morales, des fautes graves auxquelles elle a fini par se laisser entraîner, et mon grand-père, dans le jugement qu'il porte sur la seconde femme de l'empereur Napoléon, a pu dire avec raison: «Réservons notre indignation pour ceux qui ont provoqué et précipité sa chute.»
Ceux qui ont provoqué ce triste résultat, par tous les moyens dont ils disposaient, ne sont autres que l'empereur d'Autriche et sa troisième femme, Marie-Louise-Béatrix d'Este, enfin le ministre Metternich et son principal instrument, Neipperg.
La peur, la haine et la vengeance ont marqué chacun de leurs procédés; aussi l'impartiale histoire infligera-t-elle indubitablement à l'œuvre qu'ils ont accomplie la flétrissure que cette œuvre a méritée à si juste titre.