Veuillez, Monsieur, me rendre le service de faire passer, par une occasion sûre, la lettre que je renferme dans celle-ci, je dis sûre à cause du désir que j'ai qu'elle parvienne à celle qui en est l'objet. Il m'a paru impossible, malgré la loi que je m'étais faite, de garder le silence dans le moment d'une aussi grande douleur et qui est si légitimement partagée par mon cœur. Moins je voulais croire aux nouvelles si tristes que vous m'aviez données à votre dernière visite, plus j'ai été accablée de ce triste événement, et qui était pour moi inattendu.

Les jugements de Dieu sont impénétrables! adorer et se taire est ma devise depuis longtemps; mais j'aime à reconnaître dans cette mort prématurée la preuve que la Providence, dans sa miséricorde, lui réservait une couronne immortelle, que les puissances de la terre ne pourront plus lui enlever. Cette manière d'envisager les choses n'empêche pas les larmes de couler, mais elle les rend moins amères.

Agréez, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération distinguée.

Signé: M., Comtesse DE MONTESQUIOU.

Lettre de mon grand-père à sa femme à propos
de la mort du duc de Reichstadt.

Le 9 août 1832.

Des bains du mont Dore.

J'étais bien préparé, ma chère amie, à la perte douloureuse dont j'ai appris ici la nouvelle. J'avais vu, avant de quitter Paris, une lettre du Dr Malfatti à Antomarchi, qui lui donnait de longs détails sur la nature de la maladie de l'infortuné prince. Il était attaqué d'une phtisie tuberculeuse, arrivée à son dernier période et malheureusement incurable. Depuis longtemps les médecins sollicitaient son éloignement de Vienne. Mais la Sainte-Alliance s'y est constamment opposée. Metternich n'a pas osé lui désobéir, et l'Empereur s'est séparé de son petit-fils en pleurant pour ne pas le voir mourir. Dieu nous préserve d'avoir des cœurs de souverain! C'est un nouvel attentat dont la coalition s'est chargée et qui ajoute à l'exécration que lui vouera la postérité. Je crois au désespoir de sa mère, mais je ne la crois pas inconsolable. Dieu lui pardonne! Que de maux sa faiblesse nous a causés! Une profonde obscurité couvre l'adolescence et la mort du jeune infortuné. Les crimes qu'a vu commettre le Moyen âge étaient empreints d'une énergie sauvage qui avait quelque grandeur, mais quel dégoût, mêlé d'horreur, inspire cette lâcheté de cœur qui n'ose pas assassiner, mais qui fait mourir d'une lente agonie un jeune homme dont l'âme ardente et généreuse se consume dans d'impuissants efforts, sans trouver une âme dont les sentiments et les pensées répondent aux siens. Je ne sais quel sentiment domine en moi, de l'indignation ou de la douleur. Mon repos en est troublé pour toute ma vie, et je tâche en vain d'écarter ces fâcheux souvenirs. J'ai trouvé dans la maréchale Ney et dans madame Tascher une sympathie qui a eu quelque douceur pour moi, mais elles ne peuvent sentir tout ce que j'éprouve.

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