Avant de gagner la sortie du souterrain, nous eûmes la curiosité d'entrer dans une galerie voisine, pour y voir jouer une machine à soufflets, destinée à introduire dans le souterrain l'air extérieur. Malgré le louable redoublement d'activité de l'ouvrier qui la faisait mouvoir, il fallut songer à la retraite. Nous nous empressâmes de sortir du souterrain pour aller respirer avec délices un air pur dont nos poumons avaient besoin.
En retournant à Bex par un chemin pittoresque, comme tous les sites de ces contrées, nous nous arrêtâmes au village de…, pour y voir un jardin dans lequel un amateur a rassemblé presque toutes les plantes qui croissent dans les Alpes. La clôture de ce jardin était formée par les eaux de l'Avençon qui jaillissent en cascade à l'entrée du village. La simplicité agreste de ce site, et le calme qui y règne, inspirent une douce mélancolie; on voudrait pouvoir passer là ses mauvais jours.
Avant de rentrer à Bex, nous devions une visite au vieux château. Nous errâmes assez longtemps autour du mamelon sur lequel il s'élevait, et que couvrait un fourré impénétrable d'ajoncs et d'arbustes sauvages, avant de découvrir le sentier qui conduit au milieu de ses ruines. Les ronces et les plantes épineuses qui s'y croisaient ne nous livrèrent passage qu'aux dépens de nos vêtements, qui ne s'en tirèrent pas sans quelques accrocs.
Enfin nous vîmes les ruines
D'un de ces gothiques châteaux
Qui, sur le sommet des collines
Dressant l'orgueil de leurs créneaux,
Gardiens de la contrée, en étaient les fléaux.
De ce vieux monument la solide structure,
Ses murs épais, ses voûtes, ses arceaux,
Semblaient du temps devoir braver l'injure.
Aujourd'hui les tristes débris
De son antique architecture,
Dispersés sur la terre et par le temps flétris,
De la mousse ont subi la stérile verdure,
Et de la fleur des bois la rustique parure.
Des arbustes rampants, dans leurs replis nombreux,
Les enlaçaient de leurs jets vigoureux.
Ces ruines paraissaient être les restes d'un vaste édifice. Quel était ce vieux château qui n'a pas de nom dans le pays? C'est ce que personne n'a pu nous dire, et nous n'eûmes pas le temps d'en rechercher la chronique. Nous étions bien tentés d'aller jouir de l'admirable perspective qu'on découvre du haut d'une tour à demi ruinée, qui avait survécu aux outrages du temps; mais nous aurions pu payer cher notre curiosité, en entraînant la tour et nous dans une chute commune. Nous sortîmes de ces ruines par le sentier qui nous y avait amenés; et descendant un talus rapide, nous regagnâmes notre char-à-banc. Nous étions de retour à Bex avant la nuit.
La sérénité du temps nous invitait à nous embarquer sur le lac pour retourner à Genève.
Le lendemain, à six heures du matin, après avoir visité le simple monument élevé à la mémoire de M. Escher, dans le cimetière de Bex, nous partîmes pour aller nous embarquer à Villeneuve, bourg situé à la pointe du lac de Genève. La duchesse de Colorno fut reçue à Villeneuve au milieu d'une affluence considérable, par de jeunes filles vêtues de blanc, qui lui présentèrent des fleurs. Elle monta dans un bateau pavoisé de guirlandes formées par des branches de cerisiers chargées de leur fruit, vivement touchée de ces hommages naïfs, contrastant avec le scrupule qui avait partout respecté son transparent incognito. Les autorités grandes et petites du pays qu'elle avait traversé, spectatrices discrètes de son passage, avaient ignoré son rang avec la plus prudente circonspection. Cette froide réserve, dont elle ne se plaignit cependant pas, rappelait à notre souvenir l'étonnement muet, si semblable à l'indifférence, des soixante ou quatre-vingts curieux rassemblés dans la cour du Carrousel, qui avaient assisté trois mois auparavant à son fatal départ de Paris. L'apathie des rares témoins de cette triste scène, dont la stupeur paralysait l'émotion, contrastait avec le candide empressement des Vaudois. Le bienveillant empressement de ces bons Helvétiens décelait en même temps leur partialité pour la France.
Nous voguâmes heureusement jusqu'à la hauteur du village de Meillerie, au milieu d'un vaste bassin formé par les Alpes et par le Jura, entre d'immenses coteaux couverts de bois, de prairies, de vignobles et de maisons de plaisance, dont chaque site est un point de vue. L'ensemble de ce tableau s'embellissait encore des souvenirs de la nouvelle Héloïse. Il embrassait à gauche les rochers de Meillerie, à droite Motreux et Clarens; derrière nous s'élevait le château de Chillon, célèbre par la captivité de Bonnivard et par les vers de lord Byron. Nous vîmes à gauche le Boveret, où le Rhône jette impétueusement par plusieurs embouchures ses flots chargés de limon dans les eaux azurées du lac.
Nous longions de près la côte entre Saint-Gengoulph et Évian, jouissant de l'agréable perspective de ces lieux favorisés de la nature. Le désir de visiter les rochers de Meillerie[14], théâtre des amours de Saint-Preux et de Julie, nous engagea à descendre à terre. Mais la pluie nous surprit, accompagnée d'un vent très-vif qui nous soufflait au visage. Elle nous força à regagner précipitamment notre bateau dans lequel nous eûmes assez de peine à remonter. Bientôt la place ne fut plus tenable. La pluie que nous avions prise pour un grain passager, si fréquent dans les pays de montagnes, tomba avec redoublement, et l'aspect du ciel annonçait qu'elle durerait longtemps. La duchesse de Colorno se décida à relâcher à Évian, où nous fûmes assez heureux pour trouver une voiture qui nous recueillit, et nous ramena à Genève. Nous jetâmes un oeil de regret sur des sites, qui excitaient d'autant plus notre curiosité, que la description qu'on nous en avait faite, et l'ennui d'être obligés de les quitter, sans les avoir parcourus, nous les peignaient plus délicieux.
Ainsi se passa ce voyage de six jours, à l'agrément duquel les accidents même concoururent, et que Marie-Louise embellit par l'aisance et la grâce qu'elle y répandit. Elle y avait momentanément échangé les brillants soucis du trône contre les douceurs de l'obscurité, et s'était souvent surprise à désirer le modeste repos d'une condition privée. Ce petit voyage avait fait une utile diversion à d'amers chagrins, et versé un peu de baume sur des plaies toutes récentes. Sa santé s'était raffermie. Elle avait trouvé dans les émotions variées que fait naître l'aspect des lieux qu'elle venait de visiter, dans le calme pur et dans l'agitation silencieuse qui y règnent, une douce activité qui avait occupé à la fois son corps et son esprit. Ainsi, la main de la providence mêle toujours quelqu'adoucissement, même aux plus grandes infortunes.