À deux heures après midi, nous montâmes en char-à-banc pour aller visiter les salines de Bévieux, situées à une heure de chemin de Bex. La route est belle, et bordée, comme elles le sont toutes, par des arbres fruitiers qui y entretiennent l'ombre et la fraîcheur. Nos routes vastes et dégradées sont ornées de fastueuses et stériles avenues. Ici le luxe cède à l'utile; les routes sont belles, suffisamment larges et bien entretenues; elles présentent partout l'aspect d'un long verger. La route que nous suivions nous conduisit au sentier qui mène aux salines, en remontant le torrent de la Grionne.

Arrivée au lieu d'exploitation des eaux salées, la duchesse de Colorno fut reçue par le directeur de la saline qui lui expliqua les procédés employés pour fabriquer le sel. Comme cet épisode industriel fait partie de notre voyage, je dois donner le détail de ces procédés, d'autant mieux que leur simplicité les met tout-à-fait à la portée de mon intelligence en matière de machines. Ma description sera aussi succincte que possible. La brièveté en sauvera l'ennui.

Les bâtiments d'exploitation sont de longs hangars ouverts sur les quatre faces, dans lesquels sont rangées des piles de fagots sur toute la hauteur. L'eau salée, élevée par le jeu des pompes, filtre à travers les fagots, en y déposant ses parties terreuses, et tombe dans des réservoirs placés plus bas. De là elle est conduite par des tuyaux dans des chaudières au fond desquelles le sel se cristallise. Une roue de trente pieds de diamètre, disposée dans un bâtiment particulier, sert à faite mouvoir les pompes destinées à élever les eaux salées. Tels sont les simples procédés, sagement appropriés à la nature et aux produits de cette saline, qui est d'autant plus précieuse pour le pays, qu'elle est à peu près la seule que possède la Suisse.

De la nature ici l'art n'est point le rival,
Et le luxe est banni de ces simples usines.
On n'y voit point, comme dans les salines
De Salzebourg ou bien de Hall[13],
Briller l'insigne hiérarchique,
Et le faste aristocratique
De l'uniforme impérial.

En sortant des bâtimens, on gravit une côte aride, par laquelle on parvient en un quart d'heure au souterrain qui recèle les sources salées. Aucune inscription ni ornement n'annonce sa destination.

À peine parvenue à la voûte rustique,
Qui de la mine est le premier portique,
Notre reine, qu'excite un désir curieux,
Emprisonne ses blonds cheveux
Sous un noir capuchon; puis de sa fine taille
Couvre, sans les cacher, les contours gracieux,
D'un sarrau couleur de muraille.
La précédant, une torche à la main,
Le mineur l'introduit dans l'antre souterrain,
Et du sol abaissé suit la pente insensible.

Chacun de nous y pénètre à son tour.
Notre pâle flambeau n'y répand pas le jour;
Mais il y rend l'obscurité visible.

On n'a besoin ni de paniers ni d'échelles, pour pénétrer dans la mine. La galerie principale qui y donne entrée est presqu'horizontale, longue de plus trois mille toises, haute d'environ huit pieds et large de six. Elle est percée dans une roche calcaire dont les parois, qu'on croirait aplanies au ciseau, sont soutenues en plusieurs endroits par des madriers placés verticalement. Le sol, partout baigné d'eau, est couvert dans toute sa longueur par des ais parallèles, destinés à diriger les brouettes des mineurs. Le service y est fait avec une économique simplicité. Les galeries ne sont point coupées par des salles resplendissantes de stalactites. Les murs et les voûtes ne sont que noirs et bruts.

On arrive en peu de minutes à un grand puits, profond de huit cents pieds, dit-on, dans lequel se déchargent les canaux qui charrient l'eau salée. À droite de ce puits est un vaste réservoir de sept mille pieds de superficie, creux dans quelques parties de deux pieds et dans d'autres de quatorze. On y arrive par un escalier d'une douzaine de marches. Le plafond est supporté à de longues distances par des piliers pratiqués dans le roc.

Après avoir admiré ce beau bassin et la hardiesse du plafond, nous continuâmes à marcher dans la galerie principale, laissant à droite et à gauche d'autres galeries latérales jusqu'à son extrémité, où un mineur était occupé à en prolonger l'excavation. Il était seul; on le relevait toutes les deux heures, car il n'aurait pu demeurer là plus longtemps, sans courir le risque d'être étouffé. C'est ce qui aurait pu lui arriver, aussi bien qu'à nous mêmes, si nous avions voulu prêter une attention trop prolongée à son travail. Depuis le peu d'instants que nous étions entrés dans la galerie, la respiration commençait à nous manquer et nos lumières à pâlir. On nous engagea à ne pas faire durer plus longtemps notre visite dans un lieu, où la petite somme d'air qui s'y trouvait ne suffisait pas à cette consommation inaccoutumée. Nous n'avions pas fait cent pas, que nous entendîmes une détonation semblable à un coup de canon, qui roula au-dessus de nos têtes. Nous la prîmes pour un avertissement d'accélérer notre retraite; c'était l'explosion d'un pétard auquel le mineur venait de mettre le feu.