Nous passâmes la nuit dans une auberge dont le nom m'échappe, nous proposant de partir le lendemain de bonne heure pour Bex, afin de profiter de la journée pour visiter la saline de Bévieux. Notre intérêt était vivement excité par cette ardeur de notre princesse exercée sur les plus nobles objets, qui triomphait des délicatesses de son sexe, et des habitudes de mollesse qu'on devait s'attendre à trouver dans le haut rang où elle est née. Quand je la voyais chevaucher allègrement, je lui parlais de ses promenades ultra-matinales de Saint-Cloud. Dans les belles journées d'été, éveillée au point du jour par l'Empereur, elle partait à cheval avec lui, pour faire des courses dans les bois environnants. Quand elle revenait à Saint-Cloud, le Palais à peine réveillé, la voyait rentrer avec surprise, ignorant qu'elle fut sortie et la croyant encore endormie sous les courtines impériales. Ce souvenir lui rappelait celui des leçons d'équitation que lui avait données l'Empereur, après le déjeuner, dans l'allée de la terrasse, faisant suite au salon de famille. Là, prenant le rôle d'écuyer, sans quitter ses bas de soie blancs ni ses souliers à boucles d'or ovales, Napoléon montait à cheval, et se plaçait à côté de l'Impératrice. En voulant régler l'allure de cette princesse sur la sienne, il excitait son cheval, et accueillait par de bruyants éclats de rire les frayeurs sans danger qu'il provoquait. Ces souvenirs se retraçaient à l'esprit de Marie-Louise dans toute leur fraîcheur. Il lui échappait de dire en soupirant: c'était le bon temps!

Le 15, à sept heures du matin, reposée par une bonne nuit des fatigues de la veille, elle partit de Martigny dans une calèche du pays, décorée du nom élégant de corbeille. Elle arriva à huit heures et demie au Pissevache. Je ne sais quelle grossière tradition a imposé à cette belle cascade cette dénomination ignoble.

Cette comparaison cynique
Eut révolté la Grèce antique.
Dans ce pays de nobles fictions
Et d'aimables illusions,
La Nayade, au nom poétique,
Le front couronné de roseaux,
Prodiguant les trésors de son urne classique,
En souveraine eût régné sur ces eaux.

Cette cascade est une rivière tombant du sommet d'une montagne à travers d'épaisses touffes de feuillage. Sa largeur est moyenne, et sa hauteur d'environ trois cents pieds; mais tout son ensemble est d'un effet harmonieux et pittoresque. Resserrée à sa naissance entre deux grands rochers chargés de pins séculaires et d'arbustes qui se penchent sur ses eaux bouillonnantes, elle s'affranchit bientôt de ces entraves, et se déroule en une immense nappe de neige. L'oeil la croirait immobile, si l'on n'était averti de l'impétuosité de sa chute par l'épaisse vapeur qui s'élève jusqu'à son sommet, et par le fracas étourdissant dont sa grande voix frappe l'air, en rejaillissant dans le bassin qu'elle s'est creusé au pied de la montagne. Les ruisseaux qui en découlent vont se perdre dans le Rhône dont les flots rapides fuyent devant la cascade, et n'en sont séparés que par la route. Le bassin est rempli de poissons qui doivent y mener une vie fort agitée. On assure que des truites, lassées sans doute d'un séjour aussi turbulent, luttent contre cette chute d'eau foudroyante, et s'aidant de toutes les inégalités du rocher, parviennent à remonter la cataracte et à gravir jusqu'au sommet. Un faible arc-en-ciel, qui s'évanouit au moment où nous approchions de la cascade, semblait la couronner, et reflétait dans sa voûte irisée les couleurs du prisme. Nous montâmes jusqu'au bord du bassin, en bravant une pluie imperceptible que chassait un vent impétueux causé par la rapidité de la chute du torrent. Mais nous fûmes bientôt forcés d'en descendre. Nous eûmes beaucoup de peine à trouver une place abritée contre cette bruine incommode qui nous atteignait de toutes parts, pour jouir à notre aise de la vue de cette belle cascade. Enfin nous aperçûmes, presque vis-à-vis, un banc de sable laissé à découvert par les eaux du fleuve. Mais il fallait franchir le petit cours d'eau qui nous en séparait. Nous y parvînmes, en mettant en commun notre industrie, non sans un léger accident plus risible que fâcheux, dont fut payé le dévoûment d'un de nos compagnons de voyage.

Nous poursuivîmes notre route en traversant un détroit resserré entre la montagne et le Rhône, qui débouche dans une petite vallée agréable et bien cultivée. On voit de la route l'ermitage de Saint-Maurice pratiqué dans le roc, et planant sur la vallée.

Là, loin du monde et de ses pompes vaines,
Vivait jadis un bon religieux.
Contre les dons du villageois pieux
Il échangeait prières et neuvaines;
Et suspendu sur ces étroites plaines,
Semblait médiateur entre l'homme et les cieux.
Les temps sont bien changés: à ces jours d'innocence
A succédé notre siècle de fer.
La foi crédule et la simple ignorance
Avec le cénobite ont fui de ce désert.

À l'extrémité de cette vallée, on franchit un défilé formé par deux pics d'une prodigieuse élévation, la Dent du midi et la Dent de morcle. Le Rhône comprimé en cet endroit, coule avec la rapidité d'un trait sous un beau pont d'un seul arche, qu'on prétend être de construction romaine. La douane placée au milieu du pont ferme par une grille la communication entre le Valais et le canton de Vaud, et marque la limite entre les deux pays. Le Mont-Saint-Branchier dominait derrière nous à l'autre extrémité de la vallée, et semblait en clore l'entrée.

Je ne dois pas passer sous silence la petite ville de Saint-Maurice qui vit, dit-on, le massacre de la légion thébaine, dont le chef chrétien lui aurait donné son nom de martyr. Quelques vestiges d'antiquité y ont été découverts, et l'on nous a montré des restes de murailles dont ce bourg a été autrefois entouré. Il a eu le sort des villes traversées par les hordes de barbares qui ont jadis pénétré en Italie par les Alpes. Les armées sardes et françaises, qui heureusement n'étaient point composées de barbares, l'ont tour-à-tour occupé pendant les dernières guerres.

Nous arrivâmes à Bex, une demi-heure après avoir traversé Saint-Maurice, par une jolie route qu'ombrageaient de beaux châtaigniers.

Bex est un gros bourg dont la situation est charmante. La plupart des maisons sont bien bâties. Le pays est riche, varié et baigné par la rivière de l'Arençon. Nous descendîmes à l'auberge de l'Union, dont je dois louer la propreté et l'élégance.