Tout s'y taisait; et, sans le cri fidèle
D'une marmotte en sentinelle[12]
Qui, d'un oeil vigilant, observait l'ennemi,
Aucun bruit, dans ces lieux, domaine du silence,
Veut éveillé l'écho dans son antre endormi,
Ni d'un être animé révélé la présence.

Arrivés au chalet de Charamillan, alors inhabitée on mit pied à terre. Nous jetions souvent les yeux en arrière, pour considérer le mont Blanc qui paraissait grandir et s'élever vers nous, à mesure que nous montions. On distinguait dans l'éloignement sur la gauche les chalets de Balme, et de nombreux troupeaux disséminés sur le revers de la montagne.

Enfin nous aperçûmes le sommet du col de Balme, où une croix de bois placée sur une borne de pierre, formant ce qu'on appelle le monument, marquait la limite entre la Savoie et le Valais.

Par un calme doux et tranquille
Nous étions bercés mollement;
Et nous gravissions lentement
Une côte unie et facile
Qui conduisait au monument.
Soudain une bise piquante
Réveille nos sens engourdis:
Et sa violence croissante
Arrête nos pas interdits.
Bientôt livrée à l'audace insolente
D'un des plus fougueux aquilons,
Dans les replis de sa robe flottante
Notre reine le voit rouler en tourbillons;
Puis l'étourdir de ses ailes bruyantes;
Puis soulevant voiles et falbalas,
Par des attaques plus pressantes,
Accroître sans pitié son timide embarras.
Elle craint le sort d'Orythie!
En vain elle lutte et s'écrie;
Sa résistance est d'un faible secours.
Il faut songer à fuir, et contre une avanie,
À quelqu'abri demander un recours.
Cédant demi-vaincue à la peur qui la presse,
Dans un chalet voisin, ouvert à sa détresse,
Elle court se blottir, et cacher la rougeur
Qu'a sur son front ému fait monter la pudeur.

Cet asile protecteur était le chalet des Herbagères, alors inhabité. Remis de cette alerte, nous pûmes considérer plus à l'aise le vaste tableau exposé sous nos yeux. La vallée du Valais se déroulait devant nous, sillonnée par les eaux du Rhône et de la Drance, et bordée d'une chaîne continue de monts inaccessibles, tantôt arides ou verdoyants, tantôt couverts d'une neige éblouissante. On pouvait compter les bourgs et les hameaux groupés sur les bords des deux rivières. On découvrait le commencement de la belle route du Simplon, ouvrage empreint du caractère de grandeur qui distingue les conceptions d'un génie incomparable, et le mont du grand Saint-Bernard, autre théâtre de sa gloire. Si l'on reportait les yeux en arrière, on planait sur la vallée de Chamouni, et l'on pouvait saluer d'un dernier regard les monts glacés qui s'élancent de son sein, au-dessus desquels dominait le mont Blanc, père de tous les glaciers de Savoie et roi de toutes les montagnes de l'Europe. Rien n'égale la magnificence de ce double tableau.

Les beaux pâturages qui entourent le chalet des Herbagères étaient coupés par de grands amas de neige qui remplissaient encore les cavités et les inégalités du terrain, au moment de notre passage. Nous glissâmes sur une de ces nappes de neige, pour gagner les sentiers escarpés du bois Magnin, d'où nous descendîmes sur le hameau de Trient. On longe à gauche le mont de Balme. Ces monts où la nature est si prodigue de scènes imposantes et terribles, recèlent des dangers dont sont trop souvent victimes les curieux qu'emporte une noble mais imprudente ardeur. Le mont Buet prépara un tombeau à M. Eschen. Le mont de Balme fut le théâtre de la chute de l'infortuné Escher, jeune homme qui, comme M. Eschen, donnait de grandes espérances. Il était secrétaire du grand conseil de Zurich, et tenait aux premières familles de ce canton.

Les cinq ou six maisons de Trient, couvertes de larges ardoises dont les avances les cachent à la vue, sont éparses dans une étroite et profonde vallée, resserrée entre de hautes montagnes qui y projettent leur ombre, tellement que le soleil au milieu de sa course, ne peut en éclairer qu'une partie.

Lorsqu'arrivé sur le sommet du mont,
On abaisse les yeux sur ce petit vallon,
Les maisons de Trient sont à peine visibles;
Ses rares habitants semblent imperceptibles.
Et l'on croirait en vérité,
Que ce village en miniature
Est, sans vouloir lui faire injure,
Par les myrmidons habité.

Les eaux qui s'échappent en tourbillons du glacier de Trient forment un ruisseau dont le cours tranquille contraste avec la turbulence de sa source. Ce ruisseau, cette ombre perpétuelle entretiennent dans ce vallon une verdure d'une fraîcheur éclatante.

Les passages de la Tête-Noire et du col de Balme viennent aboutir à ce vallon. Les deux chemins se rejoignent au pied de la montagne de la Forclaz, qu'il faut traverser pour aller à Martigny. C'est là que nous trouvâmes les mulets que nous avions quittés pour suivre la route du col de Balme. Le Valais, vu du sommet de la Forclaz, offre encore un splendide aspect. Nous suivîmes un sentier qui se trouva être le lit desséché d'un torrent. Les cailloux mouvants dont il était semé rendaient notre marche insupportable. Nous fûmes obligés de faire une mortelle lieue dans ce sentier rocailleux, jusqu'au village du Fond-des-Râpes, d'où part le chemin qui monte au Saint-Bernard. Là, nous fûmes reçus à notre grande satisfaction dans un char-à-banc; mais cette satisfaction fut de courte durée. La bonne mine extérieure de cette voiture servait à déguiser un cabas propre à disloquer les os. Après avoir passé la rivière de la Drance et traversé le bourg de Martigny, nous arrivâmes à cinq heures du soir dans la ville de ce nom, éloignée du bourg d'un quart de lieue. Nous étions plus fatigués des cahots de notre malencontreuse patache, que des dix lieues que nous venions de faire.