Tandis que du rivage
Chacun cherche de l'oeil un facile passage,
Notre animal capricieux
Du guide inattentif surprend la vigilance,
Et d'un essor audacieux,
Dans l'onde étourdiment s'élance.
On s'écrie, on accourt, quand une agile main
Saisit la bride et l'arrête soudain.
Nous vîmes en passant au village des Prés un pauvre albinos, qui s'y était transporté du hameau des Bois, où il faisait sa demeure, attiré par le passage de la princesse. Les cheveux argentés, le teint blafard et les yeux roses et bleus de ce vieillard précoce excitaient un sentiment pénible. Il avait environ quarante-cinq ans; mais sa figure et son extérieur accusaient la caducité.
Nous étions de retour à l'auberge de la Ville-de-Londres à sept heures du soir, peu fatigués d'une assez pénible excursion que la duchesse de Colorno soutint avec une constance qui ne s'était pas démentie. Elle avait voulu faire toutes les courses à pied ou à l'aide de sa mule, sans permettre qu'on la portât. Cependant nous avions fait près de neuf lieues, en gravissant des pentes qui nous avaient conduits à une hauteur d'environ six mille pieds.
Notre itinéraire devait nous ramener à Genève, en passant par Martigny, pour voir la fameuse cascade de Pissevache. Deux routes conduisent à Martigny: l'une monte au col de Balme, l'autre passe par le val d'Orsine et la Tête-Noire, en tournant le col de Balme. Ce dernier chemin est moins montueux et plus court, mais étroit et pierreux. La duchesse préféra au défilé plat et raboteux de la Tête-Noire le dôme tapissé de verdure du col de Balme, du sommet duquel on découvre une admirable perspective.
Le lendemain 14, le départ eut lieu à six heures, la traversée du col exigeant dix heures de marche. L'air vif du matin obligea la duchesse à descendre de sa mule aux Prés, pour gagner à pied le hameau des Tines. À gauche régnait une chaîne de collines boisées, et à droite une prairie. Nous vîmes à la montée de l'Avencher une belle chute de l'Arve. Nous remontâmes le cours de cette rivière, en la côtoyant d'abord à gauche et ensuite à droite, après l'avoir traversée sur un pont négligemment construit avec des troncs d'arbres qu'assemblaient de simples liens d'osier,
Où la nature entasse Ossa sur Pélion,
La main de l'homme élevé avec discrétion
Quelques édifices mobiles,
Dont il n'ose affermir les fondements fragiles.
L'aspect de ces grands corps, éprouvés par le temps,
D'un pouvoir sans limite éternels monuments,
L'avertit de son impuissance.
Ce langage muet a bien plus d'éloquence
Que cet avis rempli d'humilité,
Par un héraut chaque jour répété
Au père d'Alexandre, avant son audience:
«Ô roi, vous êtes homme!» admirable refrain,
Des passions d'un roi très-inutile frein[11]!
Au village d'Argentières, on découvre le glacier qui descend de l'aiguille du même nom. C'est auprès d'Argentières que la route se divise: à droite, elle mène au mont de Balme que nous devions traverser, à gauche, au val d'Orsine.
Avant d'atteindre le pied du mont de Balme, nous passâmes par le hameau du Tour, où l'on arrive par une petite plaine entremêlée de bouquets de sapins et de terres cultivées, et en franchissant le lit d'un torrent auquel sa rapidité a fait donner le nom de l'Abîme. Le hameau du Tour, qui a aussi son aiguille et son glacier, ferme de ce côté la vallée du Prieuré, dont cette extrémité nue, inculte, semée de débris, est entourée de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre.
Là commencent les rampes de Balme. Nous laissâmes derrière nous la vallée de Chamouni qu'éclairaient d'une lumière dorée les premiers rayons du soleil. Ses paisibles chaumières se détachaient sur la fraîche verdure de prairies. Les sommités et les arêtes des glaciers scintillaient comme des pointés de diamants, tandis que les masses des bois reposaient encore dans l'obscurité.
Nous commençâmes à gravir la montagne, en remontant les sources de l'Arve, dont nous prîmes congé à son humble berceau. L'aspect du pays prit une teinte plus sauvage. Nous suivîmes un sentier qui serpentait sur le dos arrondi de la montagne, partout recouvert d'une herbe épaisse, semée de gentianes aux fleurs bleu-céleste, et dont aucun arbuste n'interrompait l'uniformité. Un calme profond régnait dans cette vaste solitude.