J'étais absorbé dans la contemplation d'une scène qui est sans point de comparaison. Que de siècles, que d'événements, que de gloires jadis retentissantes, aujourd'hui oubliées, avaient passé devant ces muets témoins! Des migrations de peuples conduits par des chefs renommés, des armées commandées par de grands capitaines, les avaient salués à leur passage, pour aller s'ensevelir dans la nuit des temps! Pouvais-je oublier la contre-révolution qui venait de s'opérer, les événements qui s'étaient passés la veille? Je me représentais cette période de vingt ans, sujet d'une magnifique épopée. Ma pensée se reportait vers cette époque de grandeur, vers ces sublimes créations du génie, ouvrage d'un mortel privilégié, que la rapidité de son passage sur la terre laissait inachevées. Et ces masses gigantesques restaient debout, comme pour attester qu'elles seules étaient durables. Ah! m'écriai-je:

Qu'ont de commun avec ces vieux débris
Les monuments d'une gloire immortelle,
Dont les derniers descendants de nos fils
Conserveront la mémoire fidèle
Par une éclipse d'un instant
Leur splendeur n'est point effacée!
Et mon esprit repoussait la pensée
Que des Gaules l'astre éclatant,
Subitement tombé de son char de lumière,
Eût vu clore à jamais sa brillante carrière!

Nous nous arrachâmes à ces informes mais attachantes beautés, et montâmes à l'hospice, où nous attendait un frugal repas qu'assaisonna notre appétit, aiguillonné par la vivacité de l'air plus que par le mouvement de la route. Nous n'étions nullement fatigués; car l'air est si pur dans ces hautes régions qu'il donne au voyageur des forces nouvelles. Comme la renommée de Virgile: «Vires acquirit eundo.» L'hospice est une cabane de pierres élevée par les soins de M. Félix Desportes, ancien résident de France à Genève, qui a rempli des fonctions importantes sous l'Empire.

Après le déjeuner, nous allâmes visiter la mer de glace. Ses bords sont couverts de blocs de granit vomis par le glacier. Des buissons de rhododendron croissent dans les intervalles. Un sentier presqu'à pic nous conduisit sur cette mer qui, bien qu'exempte d'orages, n'en a pas moins ses dangers. La duchesse de Colorno voulut y descendre pour voir de plus près ses grandes vagues immobiles. Nous l'y suivîmes, armés de nos cannes ferrées, en franchissant les crevasses dont nous pouvions atteindre l'enjambée, et en côtoyant celles qui étaient infranchissables. Ces puits, dont le bleu transparent laissait voir le fond, étaient les uns à sec, les autres remplis d'une eau limpide. Quand nous passions au pied de quelque gigantesque colonne de glace, notre princesse, toute grande impératrice qu'elle était, et nous, qui cheminions à sa suite, nous nous trouvions réciproquement bien petits.

La duchesse désirait étendre sa promenade jusqu'au Jardin, oasis jeté dans ce désert, île radieuse où la verdure et les fleurs brillent au sein d'un océan glacé; mais il eût fallu y bivouaquer, car nous aurions été surpris par la nuit. Il y a des pentes escarpées difficiles à franchir et des crevasses si vastes qu'il faut les côtoyer longtemps, avant d'atteindre leurs limites. Cela eût sans doute ajouté un nouveau lustre à notre voyage; mais la duchesse, malgré son ardeur, ne voulut pas acheter cette gloire au prix de quelque bon rhumatisme.

Nous prîmes terre auprès de la Pierre des Anglais, grand rocher plat de granit, pouvant servir d'abri, ainsi nommé des Anglais qui, les premiers, se sont hasardés sur la mer de glace; et nous rejoignîmes l'hospice par un sentier bordé de fleurs, comme une allée de jardin. Nous nous reposâmes environ deux heures dans la chambre des voyageurs. Le berger qui en a la garde, après avoir demandé la permission de faire entendre les petits chanteurs du Montanvers, sortit et reparut presqu'aussitôt, suivi de deux jeunes garçons qui prenaient cette qualité et exploitaient leur industrie chantante en veste et les pieds nus. Ils s'arrêtèrent sur le seuil de la porte, hésitant à le franchir, baissant et levant alternativement des yeux timides, et roulant dans leurs mains leur bonnet de laine.

Enfin, prenant leurs airs les plus modestes,
Nos deux virtuoses agrestes
Se glissèrent timidement
Sous l'humble toit du rustique édifice,
Lieu de repos, qu'une main protectrice
A placé là tout près du firmament.
Leur trouble se lisait sur leur mine inquiète.
Ainsi de Polymnie un novice interprète,
Que des bancs de l'école un vol ambitieux
Conduit sur une scène en naufrages fertile,
Vient d'un public capricieux
Affronter la faveur mobile.
Pour obtenir son avare intérêt,
Il salue humblement, compose son visage,
Et d'un oeil suppliant parcourt l'aréopage,
Dont il attend l'irrévocable arrêt.

Nos jeunes artistes trouvèrent un auditoire plus bénévole. L'indulgence avec laquelle ils furent accueillis les mit tout-à-fait à leur aise. Ils s'interrogèrent un moment des yeux pour se mettre d'accord ou pour s'encourager, puis ils entonnèrent d'une voix retentissante leur chanson d'apparat. L'harmonie y fut un peu en défaut; mais ils y suppléèrent par la vigueur de leurs poumons. Après avoir loué leurs efforts, on les congédia, aussi contents de l'effet qu'ils avaient produit que de la récompense qu'ils avaient reçue. Avant de partir, la duchesse de Colorno voulut honorer de son nom le registre de l'hospice. Nous obtînmes la permission d'inscrire les nôtres à la suite du sien, dans ces glorieuses archives, pour les signaler à l'admiration ou à l'envie de ceux qui viendraient après nous.

À trois heures, nous nous remîmes en route pour descendre du Montanvers par les sentiers du bois de la Filia, dont la pente est presque verticale. Une alternative de glissades et de culbutes nous amena rapidement et sans accidents au pied du glacier des Bois, continuation de la mer de glace, qui tire son nom des bois de sapin dont il est entouré. Au bas du glacier des Bois, une voûte de glace dont l'élévation, la structure et la forme variaient chaque année, s'ouvrait pour donner passage au torrent de l'Arveron. Cette voûte ne s'est pas rouverte cette année. La cataracte s'était fait jour à plus de cent cinquante pieds au-dessus du sol, par une ouverture d'où elle se précipitait avec fracas dans la vallée. Quels obstacles ont fait dévier le torrent de sa route accoutumée? que se passe-t-il dans ces mystérieuses abîmes? Nos guides disaient avoir remarqué que, depuis quelque temps, la montagne de glace s'avançait vers la plaine d'une manière sensible. Quelques-uns s'en inquiétaient, d'autres se rassuraient en disant que ce mouvement de progression avait des limites qui ne seraient pas dépassées. Sans chercher à pénétrer dans le mystère de ce phénomène, il faut croire, avec les optimistes, que d'invariables limites ont été effectivement posées par la nature à cet envahissement des glaciers, et que l'innocente vallée du Prieuré n'est pas menacée des horreurs d'un prochain cataclysme!

Nous retrouvâmes nos mulets au bas de la montagne, et nous reprîmes le chemin de Chamouni. Le débordement des torrents qui avaient inondé la voie ordinaire nous obligea à faire un détour par le bois du Bouclier. La caravane, en cheminant paisiblement, arriva sur le bord d'un ruisseau assez large et assez profond pour qu'il fût nécessaire de chercher un gué. Je ne sais quelle mouche piqua la grave Marquise, que montait la duchesse de Colorno; mais,