Dès l'aube du jour, le ciel avait de nombreux observateurs. À six heures, le soleil fit un effort pour se dégager des nuages qui le couvraient. Nous suivions des yeux les progrès de ses rayons qui, perçant les brouillards de leurs traits de feu, inondèrent bientôt tout l'espace d'une lumière éclatante. Il annonçait la plus belle journée; il tint parole. À son aspect, tout fut prêt en un instant. La duchesse de Colorno descendit de son appartement, radieuse comme l'astre qui s'élevait sur l'horizon. Montée sur sa fidèle Marquise, elle se dirigea sur le Montanvers, accompagnée des personnes de sa suite, précédée et suivie par Jacques Crotet, chef de ses guides et par dix-huit autres guides, portant presque tous des noms fameux, tels que les frères Terraz, Cachat dit le Géant, Jacques des Dames, Coutet, Balmat, Paccard, qui avaient fait plusieurs fois le voyage du mont Blanc, du Montanvers et des principaux glaciers avec de Saussure, Duluc, Bourrit et autres savants et curieux. Nous n'avions pas oublié de nous munir de la fidèle compagne du voyageur dans les montagnes, la longue canne ferrée, surmontée d'une corne de chamois.—Chamouni est ordinairement dans cette saison un rendez-vous pour les touristes. Nous nous y trouvâmes cependant seuls, de sorte que la duchesse eut l'avantage de n'être pas troublée par des importuns, et d'avoir une entière liberté dans ses promenades.

Nous traversâmes la plaine de Chamouni. À mesure que nous approchions des montagnes, des champs cultivés faisaient place aux prairies. La vallée se rétrécissait. Arrivés au pied du mont de Charmoz, qui conduit au plateau du Montanvers, le terrain détenait plus inégal, et se couvrait de sapins et de bouleaux. Nous arrivâmes, en gravissant une pente assez douce, jusqu'à un sentier raide et glissant, appelé le chemin des Chasseurs de Cristal. Là, nous quittâmes nos mulets, et nous fîmes à pied le reste de la route, parce que la montagne est presqu'à pic et inaccessible même aux mulets. On s'arrêta à la fontaine de Caillet[9]:

Qui de Claudine à la mémoire
Rappelle le malheur et la touchante histoire.
Là, de jeunes enfants un essaim curieux,
Dont la candeur est peinte en la mine ingénue,
La joie et l'espoir dans les yeux,
De notre reine attendaient la venue.
Tous sur ses pas se pressent à la fois.
Ils n'ont point de repos que ne soient accueillies
Les simples fleurs que, pour elle, en ces bois,
Leur diligente main, dès l'aurore, a cueillies.
Autour de ce groupe enfantin,
Errait mainte jeune innocente,
Dont la rougeur, l'air timide, incertain,
Les yeux furtifs et la démarche lente
Décelaient le désir qui tourmentait son sein.
Ces mots semblaient sortir de sa bouche ébahie:
«Recommencer Claudine est toute mon envie!»

Après nous être reposés un moment auprès de cette fontaine, halte à mi-chemin du Montanvers, nous entrâmes dans un bois touffu, en gravissant des sentiers abruptes, qui serpentaient sur les flancs de la montagne, souvent sillonnés par des couloirs d'avalanches, tandis que des torrents invisibles grondaient à nos côtés au fond des abîmes. Des pointes de pyramides de glace perçaient à travers les sapins. Nous profitions de tous les éclaircis pour arrêter nos regards sur la vallée qui nous était opposée, et pour jouir de l'aspect imposant du mont Brevent et de la chaîne des Aiguilles-Rouges qui y dominaient.

Nous marchions depuis quatre heures, lorsque la vue de la cabane du Berger, espèce de hutte bâtie en pierres sèches et couverte d'épais morceaux d'ardoises, nous annonça le terme de notre voyage. Nous atteignîmes enfin le plateau du Montanvers, et nous eûmes la première vue de la mer de glace. Nous fûmes éblouis par le spectacle qui s'offrit à nos yeux. Nous avions sous les pieds une longue vallée blanche, le lit d'un fleuve immense arrêté dans son cours, ou plutôt une mer immobile, tourmentée par des vagues furieuses qu'une congélation subite aurait surprises. Des groupes de montagnes pyramidales, du haut desquelles descendaient des nappes énormes de glace, enfermaient cette froide vallée où la nature semblait ensevelie sous un vaste linceul. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, elle s'égarait dans un désert sans limites, hérissé de cônes monstrueux et déchiré par de profondes crevasses. Nous contemplions dans une admiration muette les chaînes de ces glaciers qui se liaient les uns aux autres, et cet amas prodigieux d'aiguilles, les unes cachant leur tête dans les nues, les moindres s'élevant à des hauteurs démesurées, en affectant des formes à la fois bizarres et magnifiques. C'était une scène de désordre et de confusion, de bouleversement et de ruine, une image du chaos, dont la plume et le pinceau sont impuissants à reproduire la sauvage mais sublime grandeur.

Par un contraste étrange ces rocs de glace, ces champs de neige servaient de cadre à une verte prairie bordée de buissons fleuris de rhododendrons, comme une émeraude entourée de rubis et d'opales. Les feuilles toujours vertes et les fleurs épanouies de ce beau laurier-rose des Alpes resplendissaient au milieu des glaces, restées insensibles aux ardeurs d'un soleil qui faisait éclore des fleurs du coloris le plus vermeil et des fruits parfumés[10].

Presqu'à nos côtés se dressait comme un grand obélisque, l'aiguille du Dru, au pied de laquelle s'étendait un abondant pâturage, irrésistible appât offert aux bergers qui, le lendemain même, devaient oser lancer leurs troupeaux sur les hazards de la mer de glace, pour aller chercher cette herbe plantureuse. Plus loin dominait l'aiguille de l'Argentière, la première en hauteur après le mont Blanc; puis les aiguilles du Bochard et des Charmoz, celles du Moine et du Couvercle; le Talèfre, dont le glacier est taillé en gradins de cristal; le long glacier du Tacul; la grande et la petite Jorasse, et un amas confus de pyramides de toutes grandeurs, semblables à des bataillons de géants, qui se projetaient sur un immense horizon. Enfin, paraissaient dans le lointain, comme des gardes avancées, d'un côté, l'aiguille du Midi, de l'autre, le Géant, et, dans le fond, le colossal mont Blanc, aussi vieux que le monde, entouré de pics, au-dessus desquels il élevait sa tête couronnée de neiges éternelles, et qui composaient sa cour.

L'émotion que cause cet imposant spectacle ne peut s'exprimer. Telle a dû être la terre avant la création. Le premier aspect de ces grands phénomènes jette dans une surprise qui suspend la pensée. On reste absorbé dans une contemplation muette et comme fasciné. Ces groupes monstrueux, l'énormité de leurs masses, leur immobilité, le morne silence qui les environne inspirent une rêverie pleine de tristesse. On attend avec anxiété l'apparition d'une créature vivante qui jette une étincelle de vie sur cette nature inanimée. Mais aucun oiseau n'ose essayer ses ailes dans l'atmosphère de cette zone glaciale. L'imagination craint d'aborder ces solitudes dont la pompe sauvage l'épouvante; et si, prenant un essor timide, elle s'enhardit à en mesurer les hauteurs, à en interroger les abîmes, elle n'y trouve que des régions inconnues, stériles, inhospitalières. Semblable à la colombe sortie de l'arche, ne trouvant où se poser, elle replie ses ailes, épuisée par son vol solitaire, et retombe découragée.

À mesure que ces impressions s'effacent, l'esprit est assiégé par des pensées confuses. Il est tour-à-tour exalté par le grandiose des objets qui le frappent, humilié par le sentiment de son impuissance, pénétré de la vanité des illusions. Les passions qui s'agitent sur la scène du monde et qui maîtrisent ses destinées paraissent mesquines devant ces étonnants effets d'une puissance infinie. Que la prospérité des cités les plus anciennes et les plus florissantes semble courte; que nos plus solides monuments sont fragiles, comparés à ces indestructibles colosses, à ces premiers éléments de la formation du monde qui, sans doute, dureront autant que lui!

Puis, quand la vue s'arrête sur cette puissante végétation qui semble défier les éternels frimats qui l'enserrent, à l'imposante gravité des réflexions que fait naître un si merveilleux spectacle, succèdent des émotions plus douces. Dans ces régions éthérées où l'air est dégagé de grossières vapeurs, l'esprit et les sens s'épurent à ses émanations vivifiantes et s'y fortifient. On éprouve une sérénité intérieure. Les chagrins, les soucis, les peines morales disparaissent devant des pensées qui n'ont rien de matériel. L'âme s'élève, comme si elle se rapprochait de la Divinité; et les méditations auxquelles elle se sent portée ont quelque chose de sublime.