Nous suivions avec anxiété les progrès de cette lumière. Peu à peu elle se dessina plus nettement, et nous arriva enfin. Ce n'était qu'une lanterne; mais elle eut pour nous l'éclat du soleil. À cette vue, toute idée hostile s'évanouit. Nos inquiétudes furent oubliées. Quoique l'horizon éclairé par notre modeste fanal fut borné à la pointe de nos pieds, cependant la lueur qui s'échappait de sa corne à demi-transparente, suffit pour nous rendre la confiance. Nous nous lançâmes intrépidement sur les pas de nos guides, dans la direction qu'ils nous indiquèrent. Après une demi-heure de marche, nous fumes rencontrés par de nouveaux guides, qu'un heureux pressentiment amenait au-devant de nous. Tout-à-fait rassurés, nous posâmes un pied hardi sur les roches glissantes autour desquelles tourbillonnaient les flots tumultueux de Taconnaz et des Bossons. À peu de distance du hameau des Bossons, nous passâmes l'Arve, ce fidèle compagnon de notre route, sur le pont de Pierre-Haute; et quand nous croyions être encore loin du but de notre voyage, nous touchâmes le seuil d'un humble édifice qui nous apparut comme un port ouvert à notre détresse, par la grâce de la divine protectrice des naufragés. Dans le premier élan de notre reconnaissance, nous pensâmes à suspendre à sa voûte, comme ex voto, nos vêtements dégouttants de pluie. Mais cette pieuse intention ne put être remplie: nous étions dans la pauvre auberge de la ville de Londres, au village de Chamouni. Nous fîmes allumer un grand feu pour nous sécher, car nous étions mouillés jusqu'à la peau. La duchesse était sans mouchoir. Elle avait perdu le sien dans le désordre de la route. Elle fut réduite, pour sa toilette, à de rudes serviettes que la Frise n'avait pas tissues, et aux soins d'une bonne grosse servante dont le zèle empressé et la maladresse ingénue excitaient son hilarité, malgré ses désappointements.
Plusieurs heures se passèrent, avant que quelqu'un de sa suite put la rejoindre. Elle soupa à peine. La fatigue lui avait ôté l'appétit. Enfin, à une heure du matin, elle alla se coucher, et j'en fis autant, espérant que la journée du lendemain nous dédommagerait des mésaventures de la veille. Une de nos compagnes de voyage n'avait pu se résoudre à quitter la retraite qu'elle avait trouvée dans une humble cabane. La pauvre comtesse Brignole y passa la nuit sur un banc qui lui servit de lit, peu édifiée de notre agreste promenade. Elle ne nous revint que le lendemain, n'ayant pris aucune nourriture depuis vingt-quatre heures, et demi morte de fatigue.
Ah! quelles voix assez fidèles,
De la plus aventureuse des nuits
Rediront tous les longs ennuis,
Les fâcheux accidents, les alarmes mortelles!
La duchesse de Colorno était infatigable et hardie jusqu'à la témérité. On eut dit qu'elle cherchait à s'étourdir. Elle montrait une égalité d'humeur et une constance qui étonnaient ses guides. La comtesse Brignole lui ressemblait peu. Habituée aux délicatesses de sa molle Italie, et aux douces promenades des belles campagnes de Gênes, que baignent les tièdes vapeurs d'une atmosphère embaumée, l'escalade des rochers et la traversée des torrents, lui souriaient peu. Mais elle cachait sous une gracieuse nonchalance une âme forte et un caractère énergique.
Nous espérions une meilleure journée pour le lendemain: notre attente fut trompée. Notre chagrin fut extrême en voyant au lever du jour, des nuages épais descendant des hautes montagnes qui nous entouraient, et s'étendant comme un voile sur l'étroite vallée du Prieuré. Ces sombres nuées y répandaient une demi obscurité qui revêtait de ses teintes grisâtres tous les objets environnants. Le glacier des Bois, avec sa bruyante et monotone cascade, et le glacier des Bossons formaient tout notre horizon. Le mont Blanc, enveloppé d'un manteau de brouillard, y cachait sa tête et ses vastes contours. La matinée se passa à observer le ciel, et à acquérir la triste certitude que la pluie durerait pendant toute la journée. Le mauvais temps continua en effet sans interruption. Notre impatience nous ramenait sans cesse aux étroites fenêtres de nos cellules; et nous nous en éloignions chaque fois plus découragés. Nous restâmes ainsi dans un désoeuvrement plein d'ennui, jusqu'à deux heures de l'après-midi, épiant toujours une éclaircie,
Lorsque, glissant à travers un nuage,
Vint enfin du soleil luire un pâle rayon.
La duchesse se fie à ce trompeur présage;
Et sans consulter l'horizon,
Se hâte de sortir de sa triste prison.
Elle porte ses pas vers un bazar rustique,
Où gisaient étalés dans une humble boutique,
Des minéraux qu'annonçaient des dessins,
Sur l'enseigne tracés par d'inhabiles mains.
Des cristaux transparents, produit des rocs humides,
Dressaient sur des rayons leurs blanches pyramides.
D'autres s'y remarquaient, en bijoux façonnés,
Mais qu'un goût élégant n'avait pas dessinés.
La duchesse de Colorno, après avoir fait chez le Buffon en boutique quelques emplettes de minéraux et de bijoux, fit avancer ses mulets, et se rendit entre deux ondées, au glacier des Bossons, devant lequel nous passâmes une heure, autant pour tuer le temps que pour considérer, à travers le prisme un peu terne du brouillard, les formidables escarpements de cette montagne de glace. Le glacier peut être traversé dans sa largeur par un beau temps; mais sa surface était tellement couverte d'eau et de sable délayé, qu'elle était impraticable. Nous continuâmes d'approcher le plus près qu'il nous fut possible des glaces supérieures. La duchesse gravissait hardiment la côte, au milieu des éclats dispersés des rochers et des arbres brisés, malgré les remontrances de ses guides, redoutant la chute inopinée de quelque bloc qui aurait pu se détacher des bords du glacier. Ce scrupule leur était inspiré, moins par l'imminence d'un danger réel, que par une sollicitude louable mais exagérée, et par le désir naturel de mettre leur responsabilité à couvert. Une explication est cependant ici nécessaire. La fonte des neiges entraîne dans les crevasses des glaciers des débris de rochers, qu'on devrait croire ensevelis pour toujours dans ces abîmes. Mais, quoique paraissant immobiles, les glaciers subissant un mouvement intérieur qui ne s'arrête jamais. Les crevasses, en se rapprochant, pressent ces blocs qui remontent lentement à la surface, et sont poussés insensiblement sur les bords. Les savants attribuent ce phénomène à l'abaissement du niveau des glaciers, produit par la retraite des eaux qui s'écoulent de leur fond. Nos guides, qui n'étaient pas obligés d'être savants, raisonnaient comme ceux qui expliquaient autrefois l'ascension de l'eau dans les pompes, en disant que la nature a horreur du vide. Ils prétendaient que le glacier ne souffre point de corps étrangers dans son sein. Quoiqu'il en soit, l'avant-veille, un bloc d'environ douze pieds cubes était tombé du glacier de Bossons, et avait roulé dans la vallée, renversant les pins et les mélèzes, dont les branches et les troncs épars attestaient la destruction semée sur son passage. Les débris des blocs tombés à différents intervalles, couvraient le terrain sur une étendue de plus d'un quart de lieue. Nous étions rassurés contre ce danger. La chute d'un nouveau fragment de roc, aussi rapprochée de la dernière éruption, n'était pas alors sérieusement à craindre, et aucun indice ne la faisait présager.
Il fallut se contenter de cette excursion insignifiante, et revenir, accompagnés par une nouvelle dose de pluie, à notre gîte, où nous étions de retour à cinq heures. La soirée se passa à déplorer l'inconstance du temps et à faire des projets pour le lendemain. Mais ces petites contrariétés qui affectent si éminemment le touriste, étaient dominées par une pensée plus grave, qui était l'objet de nos fréquentes préoccupations. C'était le souvenir de l'Empereur, dont l'Impératrice devait trouver des nouvelles à son arrivée à Aix. Que faisait-il dans ce moment? Retiré dans une île qui n'était pour lui qu'une prison, sa pensée se reportait sans doute vers sa femme et son fils, dont une politique sans générosité l'avait séparé. À l'étroit dans ses modestes états, où son génie ne pouvait déployer ses ailes, pouvait-il trouver dans l'humilité et dans le cercle resserré de ses occupations présentes l'aliment dont sa prodigieuse activité avait besoin? Privé des premières consolations de la vie, isolé des siens dans ces circonstances douloureuses, où l'âme la plus fortement trempée a besoin de l'ineffable douceur des affections de famille, quel soulagement pouvait être apporté aux peines cruelles dont ce noble coeur était affligé? Puis faisant un retour sur elle-même, la duchesse de Colorno trouvait que, jusqu'à présent, maîtresse en apparence de ses actions, il lui était au moins permis de chercher dans la liberté d'un voyage une distraction à ses chagrins. Mainte fois un doute venait traverser son esprit. Lui serait-il accordé de se réunir à l'Empereur, et de remettre son fils dans ses bras? Pourrait-elle se partager entre ses États de Parme et l'île d'Elbe? Que l'avenir se déroulait obscur devant elle! Quelle impatience elle avait de voir son sort enfin fixé! Ces mélancoliques pensées occupaient son esprit, et décelaient une peine intérieure qui se trahissait souvent par des larmes. Il s'y mêlait d'amères réflexions sur la condition des princesses, qui ne sont comptées dans les calculs des cabinets, que comme des instruments de l'ambition de leurs maisons.
Une journée aussi médiocrement remplie ne laissait que des regrets. Le baromètre avait été souvent consulté, et l'expérience des gens du pays mise plus d'une fois à l'épreuve. Leurs observations contradictoires entretenaient notre anxiété; mais l'espérance nous soutint. J'avais le pressentiment qu'un bon vent du Nord viendrait chasser les nuages qui obscurcissaient notre horizon, et ne nous laissaient voir que le pied des montagnes qui enfermaient notre petite vallée. Je fus bercé dans mon sommeil par un rêve agréable qui se réalisa le lendemain.
Avant que de Phébus la pâle messagère
Eut dissipé les ombres de la nuit,
Des songes la troupe légère
Par la porte d'ivoire entra dans mon réduit.
Il me sembla qu'un jour pur et limpide
Se levait sur le flanc de ces monts sourcilleux;
Et que leur haute pyramide
Se couronnait de mille feux.
Je vis notre reine entourée,
Comme autrefois Diane ou Cythérée,
D'un cortège nombreux de nymphes, de Sylvains,
Accourant à l'envi du fond des Apennins.
Des monts les cimes abaissées
S'aplanissaient devant ses pas;
Et des lacs azurés les surfaces glacées
Sous des fleurs cachaient leurs frimats.
Le superbe Mont-Blanc lui-même,
De tous ces monts monarque redouté,
Déposant de son front la sombre majesté,
De pourpre et d'or parait son diadème.