Un sentiment confus de confiance et d'inquiétude m'attachait aux pas de mon auguste compagne de voyage. Si la crainte vague d'un danger venait me troubler quelquefois, son courage me rassurait. Deux guides dirigeaient sa marche au milieu des ténèbres. Nous parvînmes dans cet état sur les bords du torrent de la Griaz, dont les mugissements entendus de loin, augmentaient notre anxiété. Nous hésitions, incertains si nous n'allions pas nous précipiter dans quelqu'abîme, lorsque la lueur d'un éclair nous découvrit moins un torrent qu'un fleuve, bondissant sur de gros quartiers de rochers qu'il ébranlait par la rapidité de son cours.
Mais de ces eaux la Nayade orageuse,
À l'aspect de la jeune et noble déité,
Suspend soudain sa course impétueuse,
Et sur l'abîme redouté
Étendant sa main généreuse,
Enchaîne le flot irrité.
Ainsi quand d'Israël les tribus fugitives,
Se dérobant aux fers d'un tyran inhumain,
Du Nil abandonnaient les rives,
De Moïse autrefois la secourable main
Dans l'abîme des mers leur ouvrit un chemin;
Tandis que Pharaon et sa horde cruelle
Trouvèrent sous les eaux une nuit éternelle.
Pour éviter le destin de Pharaon, je m'empressai de profiter de la protection d'une nymphe aussi généreuse, et j'eus le bonheur de franchir l'abîme sans accident.
Les torrents de Nayin et de la Griaz, s'ils pouvaient parler, auraient à raconter plus d'un naufrage.
Nous gagnâmes le long village des Ouches. L'orage continuait avec violence, et la pluie redoublait. Nous nous arrêtâmes sous l'auvent d'une maison qui nous offrît un refuge momentané, pendant le temps qu'un des guides allait frapper à toutes les portes, pour implorer le secours d'une lumière; mais partout on répondit par un silence obstiné. Nous étions trop préoccupés de nos misères, pour réfléchir à notre bizarre position. En effet quel épisode tragi-comique d'une merveilleuse histoire! Une grande princesse, accoutumée avoir tous ses désirs prévenus, dont les pas étaient naguère suivis par les populations accourant en foule sur son passage, avides de la voir et de la saluer de leurs acclamations, aujourd'hui délaissée, errait dans le désordre d'une fugitive, mais sans les honneurs de la proscription, poursuivie par la tempête, oubliée par ses amis comme par ses ennemis, et n'ayant pour cortège que deux humbles guides, auxquels elle s'était confiée. Elle ne pouvait se faire ouvrir, dans sa détresse, la porte d'une chaumière. Un asile lui était refusé dans une des plus pauvres contrées du grand Empire, sur lequel elle régnait trois mois auparavant!
Les simples habitants de ces après contrées,
Des révolutions et du monde ignorées,
Oubliant dans les bras d'un tranquille sommeil,
Qu'arrachée à César, la victoire éperdue,
Jette à des fronts sans gloire une palme vendue,
N'auront pu croire à leur réveil,
Qu'errant sans suite et sans escorte,
Celle qui fut leur reine, arrêtée à leur porte,
Avait imploré vainement,
Sous leurs modestes toits un abri d'un moment!
Qu'était devenu ce temps, encore si près de nous, où le grand Empereur, suivi d'un cortège imposant, parcourait les provinces de son vaste empire, quand les soins de la guerre lui en laissaient le loisir, guerre implacable, proclamée viagère en plein parlement, par Pitt, âme de la coalition? Soit que Napoléon allât s'enquérir des besoins, écouter les plaintes, rendre une justice égale à tous, voyant tout par ses yeux, semant sur son passage les bienfaits et des éléments de prospérité; soit qu'il traversât la France, pour aller rejoindre ses aigles si longtemps victorieuses, et ajouter un nouveau fleuron à la couronne de la grande Nation, les bénédictions et les voeux du peuple l'accompagnaient. Une foule empressée faisait retentir l'air du cri national: Vive l'Empereur! Son auguste compagne assise à ses côtés, couverte par sa puissante égide, et reflétant son auréole de gloire, partageait avec lui les hommages des peuples reconnaissants. Les témoignages d'affection et de fidélité qui leur étaient prodigués étaient sincères. Les revers n'ont pu altérer ces sentiments; et d'amers regrets, dont l'expression est aujourd'hui comprimée, dorment au fond des coeurs. L'armée pénétrée d'un sentiment profond de nationalité, identifiée avec le souverain populaire qui partageait ses dangers et ses privations, volait de victoires en victoires. Les mauvais jours sont venus! Une poignée de braves, combattant avec leur chef bien-aimé, pour l'affranchissement du sol sacré, a défendu pied à pied le territoire. Nul soldat n'a failli à cette noble cause. Pourquoi faut-il que des défections venues de plus haut, sujet éternel de douleur pour la France, et de remords pour leurs auteurs, aient enchaîné les bras fidèles, et paralysé les ressources qui restaient encore! Si elles ont hâté notre ruine, elles n'ont pu ternir l'éclat de notre gloire.
Ces fâcheux souvenirs ont souvent attristé notre voyage. Le moindre incident les réveillait en nous. Ils défrayaient nos entretiens habituels avec notre princesse qui avait toujours quelque trait à y ajouter. Elle se plaisait à honorer d'éloges mérités la conduite loyale de quelques fonctionnaires, naguères attachés à sa maison, et flétrissait d'un blâme sévère la désertion de tant d'autres qui s'étaient hâtés d'outrager l'idole qu'ils venaient d'encenser. Je tomberais dans de continuelles redites, si je rapportais toutes les réflexions que ces souvenirs faisaient naître.
Je reviens à mon récit, dont cette digression m'a écarté. Nous n'avions pas un lieu de refuge. La duchesse de Colorno n'avait pour se garantir de l'orage, que la voûte mobile d'un parapluie, frêle abri, que les rafales menaçaient à chaque instant de renverser. D'épaisses ténèbres nous environnaient. Notre situation devenait intolérable. Nous maudissions le sommeil léthargique de ces montagnards, aussi engourdis que leurs marmottes. Dans l'excès de notre ressentiment, nous cherchions des yeux quelqu'instrument de dommage, pour battre en brèche leurs maisons inhospitalières, quand nous aperçûmes un point brillant qui scintillait dans l'extrême lointain, comme une étoile imperceptible perdue dans l'Empirée. Était-ce un secours que le ciel nous envoyait? Ou étions-nous le jouet d'un de ces esprits follets qui font briller des feux perfides aux yeux du voyageur égaré,
Pour l'attirer dans quelque fondrière,
Et d'un rire moqueur insulter sa misère?