Nous traversâmes l'Arve sur le pont Pelissier. Il était huit heures quand nous atteignîmes les Montées, chemin rapide taillé dans le roc, à gauche duquel la rivière roule ses eaux tumultueuses au fond d'un précipice. Cette traversée présentait l'aspect le plus sauvage. Tantôt c'était une espèce de cirque dont l'enceinte, formée par de hautes montagnes, ne laissait voir que le ciel. Tantôt c'était un défilé serpentant entre de grands rochers, ombragés par de vieux sapins qui couronnaient leur sommet, ou qui sortaient de leurs crevasses. Tantôt c'était un sentier tracé sur l'arête d'un rocher, dont aucune végétation ne déguisait l'âpre nudité; c'était souvent l'image du chaos.
Nous hâtions le pas, espérant arriver à temps à Chamouni; mais les légères vapeurs dont l'aspect nous avait inquiétés à Servoz, s'étaient condensées. Elles formaient des nuées menaçantes qui venaient s'amonceler sur les cimes, comme à un sinistre rendez-vous. La faible lueur du crépuscule laissait entrevoir sur le bord de la route des croix plantées en mémoire de tragiques accidents. Ces avertissements donnés par la mort nous paraissaient de funeste présage. Nous passions silencieusement auprès de ces muets témoins, en leur jetant un coup-d'oeil furtif.
Un autre genre d'inquiétude avait gagné notre princesse, et nous-mêmes par contre-coup.
En traversant un carrefour,
Dans notre pénible odyssée,
Nous avions rencontré vers le déclin du jour,
Par de vagues terreurs ayant l'âme oppressée,
Des gens dont les grossiers et sales vêtements
Les faisaient ressembler à de vrais garnements,
Et qui signalaient leur passage,
Par des coups de sifflets à l'envi répétés.
Sans doute un innocent écho du voisinage
Nous renvoyait ces sons bien à tort suspectés;
Mais la peur suggérait à notre âme inquiète,
Que l'écho n'était pas leur passif interprète,
Et qu'en ces lieux infréquentés,
Ces sifflets s'adressaient à de vivants complices,
Et d'un complot sinistre étaient de sûrs indices.
Quoique les individus qui nous semblaient si suspects, fussent des ouvriers du pays, comme l'assuraient nos guides, leur rencontre dans ces lieux solitaires, avec accompagnement de sifflets, n'arrivait pas précisément à propos pour nous rassurer. Cependant nous faisions la meilleure contenance; mais nous éprouvions ce trouble instinctif que cause l'approche de l'orage au voyageur attardé.
Un malin esprit errait sans doute en ce moment autour des ruines de
Saint-Michel.
Ainsi que le lion en quête d'une proie[8],
Notre aspect le remplit d'une infernale joie.
D'un vol rapide il s'élance, et soudain
Les nuages pressés renferment dans leur sein
La foudre et les éclairs, les vents et les tempêtes;
Et sa puissante main les suspend sur nos têtes.
Le signal de l'orage fut donné par un coup de tonnerre qui retentit dans le lointain, et parcourut, en grondant, les échos des montagnes. Les nuages s'épaississaient; le vent commençait à s'engouffrer, en sifflant, dans les sapins qu'il faisait ployer sous son effort. Quelques éclairs sillonnaient l'horizon. Bientôt les mouvements encore sourds du tonnerre se firent entendre avec plus de force, et éclatèrent en détonations répétées. La pluie tomba par torrents. Le Naut-de-Nayin était déjà enflé par l'affluence des eaux, quand nous le traversâmes. À neuf heures nous entrions dans la vallée du Prieuré, poursuivis par l'orage, dont la voix menaçante se rapprochait de nous, et hurlait, comme si un coeur de démons s'y fût mêlé. Le désir de lui échapper nous aurait donné des ailes; mais l'obscurité nous forçait à marcher avec précaution. Nous n'apercevions ni le ciel ni la terre. La nuit nous avait surpris dans les pas les plus dangereux, où nous aurions eu besoin de toute la clarté du jour. À nos sujets d'inquiétude réels ou imaginaires se joignait l'alarme que nous causait chaque passage des torrents que la pluie grossissait de moments en moments, quand subitement illuminés par les éclairs, ils nous montraient des abîmes effrayants, dans lesquels la moindre hésitation de nos mulets aurait pu nous précipiter nous et nos montures.
Pour surcroît de malheurs et pour mettre le comble à nos anxiétés, le ciel embrasé jeta inopinément un si vif éclat de lumière, que nous fûmes éblouis. Au même instant, une explosion formidable, prolongée et multipliée par les échos, agita l'air avec violence. Une traînée de feu s'abattit sur une roche voisine qu'elle sillonna jusqu'à sa base; puis elle disparut à nos yeux stupéfaits. La foudre venait de tomber à quelques pas de nous. La proximité du danger nous avait rendus insensibles à la majesté du spectacle, et nous restâmes consternés, les pieds attachés à la place où nous nous étions arrêtés, il nous restait encore deux lieues à faire. Le désordre se mit dans notre petite troupe. Je me trouvai seul avec la duchesse et ses guides. L'abondance de la pluie, le fracas des torrents, les éclats du tonnerre répétés par les rochers, nous causaient une terreur muette:
Quand un éclair échappé de la nue,
Des cieux au loin sillonnant l'étendue,
Répandait une pâle et livide clarté,
Autour de nous la nature éperdue
Se peignait plus affreuse à notre oeil attristé.