Après une demi-heure de marche commence la montagne. Là, nous laissâmes nos mulets et notre char-à-banc pour monter à la cascade de Chede, en gravissant pendant l'espace de quelques minutes un sentier étroit et escarpé, qui dominait un ravin profond. Ce sentier nous amena devant une vaste nappe d'eau tombant d'une hauteur de deux cents pieds au travers de rochers ombragés par des arbres plusieurs fois centenaires: c'était la cascade de Chede.

Du pied de noirs sapins dans les airs élancés,
L'impétueux torrent descend à flots pressés,
Roulant en vagues blanchissantes,
De roc en roc à grand bruit jaillissantes.
Au loin les airs en sont troublés;
Et sous sa masse foudroyante,
De la montagne gémissante,
Les vastes flancs sont ébranlés.
C'est en vain qu'au sein de la plage,
Le torrent furieux veut s'ouvrir un passage;
Le sol résiste à ses coups redoublés.
Enfin, las d'exercer une impuissante rage,
Sur les débris dans sa chute entraînés,
Il s'enfuit en grondant; puis ses flots déchaînés,
Dans un cours plus tranquille oubliant leur furie,
Se répandent dans la prairie,
Divisés en mille ruisseaux,
Qui vont du lac de Chede alimenter les eaux.

Ce beau spectacle attira pendant quelque temps notre attention. Avant de continuer notre route, nos guides nous conduisirent au lac pour boire de son eau, selon l'usage. Nous admirâmes le brillant cristal de cette eau, qui est en effet si limpide, qu'elle invite à la goûter. Ce lac est, dit-on, peuplé de couleuvres qui ont détruit la race innocente des poissons, et règnent insolemment à leur place.

Ainsi sur tout ce qui respire,
Tel est l'injuste arrêt du sort,
La violence exerce son empire;
Et le méchant est le plus fort.

C'est à notre station du lac de Chede que nous eûmes la première révélation de l'immensité du Mont-Blanc. Là, on commence à le voir distinctement. En promenant les yeux sur cette masse colossale, et en les élevant jusqu'au sommet, on ne peut se lasser d'admirer ce géant de la terre, contre lequel l'action du temps et la main de l'homme sont impuissantes. Au lieu de subir la loi commune des choses d'ici-bas, le Mont-Blanc, semblable au soleil, paraît rajeunir et se renouveler sans cesse. Assis sur sa base immuable, il voit passer à ses pieds comme une ombre, l'homme, ce roi de la création, qui est, par rapport à lui, ce qu'est pour nous l'insecte éphémère[7], qui naît, vieillit et meurt entre deux couchers du soleil.

La partie du chemin que nous traversâmes, en quittant le lac de Chede, conservait encore les traces de la désolation qu'y avait apportée, soixante ans auparavant, l'éboulement de la montagne de Fis. Le Nant-Noir, dont le passage est dangereux, quand il est enflé par la fonte des neiges, n'était alors qu'un faible ruisseau qui coulait humblement à travers ces débris.

Il était six heures, quand nous atteignîmes le village de Servoz. Le ciel dont l'azur transparent nous avait charmés à notre départ de Genève, commençait à se charger de blanches vapeurs flottantes, qui voilaient de temps en temps le soleil. Servoz est situé à l'extrémité d'une petite plaine qu'enferme une enceinte de montagnes, tapissées par la sombre verdure des sapins. Le Mont-Anterne élève au milieu d'elles sa tête couverte de neiges. Nous nous reposâmes là pendant un quart d'heure.

À peu de distance de Servoz, sont des bâtiments servant à l'exploitation de mines de cuivre et de plomb, récemment découvertes. Un petit monument s'élève sur le bord de la Diouza, consacré à la mémoire d'un jeune Danois dont nous avions entendu déplorer la perte. M. Eschen donnait de grandes espérances. Une belle traduction des odes d'Horace lui avait déjà acquis de la célébrité en littérature. Parti de Servoz avec un compagnon de voyage, ils gravirent le Mont-Buet. L'ardeur de M. Eschen qui l'entraînait toujours en avant, l'avait séparé de son guide d'une centaine de pas, lorsqu'il disparut tout-à-coup dans une crevasse du glacier. On ne put le tirer qu'à la nuit de cet abîme. On le trouva debout, les bras élevés au-dessus de la tête, et déjà dans un état de congélation.

On nous montra au haut d'une colline les ruines du château de
Saint-Michel, ancien fort destiné à défendre l'entrée de la vallée de
Chamouni.

Jadis dans ce château, si j'en crois la chronique,
D'esprits malins un essaim fantastique
Apparaissait vers le déclin du jour.
Tantôt d'un cri faible et mélancolique
Ils attristaient les échos d'alentour.
Tantôt les longs éclats de leur gaité bruyante
Semaient au loin le trouble et l'épouvante.
Quand du jour qui s'enfuit les douteuses clartés
Prêtent à chaque objet une forme incertaine,
Le passant attardé dans ces lieux redoutés,
Qu'il croit du diable à jamais le domaine,
S'éloigne à pas pressés de l'infernal taudis,
Recommandant son âme aux saints du paradis.