Salut pompeux Jura, terrible Montanvers,
De neiges, de glaçons entassements énormes,
Du temple des frimats colonnades informes.
Prismes éblouissants, dont les pans azurés,
Défiant le soleil dont ils sont colorés,
Teignent de pourpre et d'or leurs éclatantes masses;
Tandis que triomphant sur son trône de glaces,
L'hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour
Embellir son palais et décorer sa cour.

Non jamais, au milieu de ces grands phénomènes,
De ces tableaux mouvants, de ces terribles scènes,
L'imagination ne laisse dans ces lieux,
Ou languir la pensée ou reposer les yeux.

DELILLE (Georgiques françaises, chant troisième).

EXCURSION AU MONTANVERS.

Paris, septembre 1814.

Il y a environ trois quarts de siècle, les barrières posées par la nature autour des Alpes de la Savoie n'avaient pas encore été franchies; et ces régions glacées paraissaient inaccessibles, lorsque le génie des découvertes, éveillé dans le coeur de deux Anglais (Pockoke et Windham), en tenta la reconnaissance. L'expédition de ces hardis, mais prudents voyageurs, fut dirigée avec autant de précautions qu'en prit Christophe Colomb, quand il mit le pied sur les premières terres du Nouveau-Monde. On dit qu'à leur arrivée à Chamouni, ils établirent un camp sur la principale place du village, et qu'ils s'y gardèrent militairement, comme s'ils eussent craint l'irruption de monstres inconnus, chassés de leurs antres de glace, ou l'attaque de quelques animaux gigantesques de ces races perdues qui, réfugiés dans ces solitudes, y auraient survécu aux révolutions du globe.

Un nouveau champ a été ouvert à la science par l'esprit d'investigation britannique. Le savant explorateur des Alpes (de Saussure) en a frayé les routes aux Géologues. Ce qu'ils ont fait connaître des beautés naturelles cachées dans ces montagnes y attire en foule les curieux. Le voyage du Montanvers est devenu pour eux un autre pèlerinage de la Mecque. Cette curiosité est justifiée par la grandeur et par la pompe de scènes que présentent ces régions si longtemps inexplorées. En effet, la nature se plaît à y montrer son inépuisable fécondité par les plus étranges oppositions. C'est un contraste perpétuel de glaces et de fleurs, de stérilité absolue et de végétation vigoureuse. Le printemps y mêle sa verte jeunesse à la décrépitude de l'hiver. Ici, des cavernes de glace laissent échapper de leur sein d'impétueux torrents; des cascades arrêtées dans leur chute, pendent immobiles, découpées en longues stalactites. Là, des terres cultivées apparaissent dans des précipices: des épis dorés s'y balancent à l'ombre de pyramides azurées, mêlées aux cimes des noirs sapins. À côté de pâles champs de neige, auprès de monstrueux amas de glaçons entassés, resplendit une riante pelouse diaprée de fleurs. Un filet d'eau limpide y coulait tout-à-l'heure avec un doux murmure: Tout-à-coup un torrent furieux fond avec fracas sur le paisible ruisseau, souille de limon, de pierres et de débris la pureté de son onde, et l'enveloppant dans ses fangeux replis, l'emporte et court s'engloutir avec lui dans un abîme. Ailleurs, ce sont de verdoyantes prairies qui forment des îles au sein de lacs glacés. Enfin, on marche de surprises en surprises, causées par des spectacles inattendus.

Ce qui saisit surtout l'imagination, c'est l'aspect de monts gigantesques, incommensurables, d'innombrables pyramides de rocs et de glaces, connues sous le nom d'aiguilles, dont la pointe va se perdre dans les nues; de vallées profondes dont le sol de cristal n'a jamais été foulé par un pied humain, qui, sous l'apparence d'une nature morte, subissent l'influence d'une force inaperçue, toujours agissante. C'est enfin le silence solennel qui règne dans ces vastes solitudes, silence qui n'est troublé que par le bruit de la chute inattendue d'une avalanche, ou par le craquement intermittent des glaciers, dont le travail mystérieux s'accomplit sans signes extérieurs.

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Le besoin de chercher une diversion à de pénibles souvenirs, et l'espérance de puiser dans la contemplation des grandes scènes de la nature le calme si désirable après tant d'orages et une énergie nouvelle, attirait sur le théâtre de ces scènes imposantes une jeune princesse qui, née sous la pourpre impériale, et portée du berceau des Césars sur l'un des plus glorieux trônes du monde, venait d'en descendre, victime d'une terrible catastrophe. Ayant eu l'honneur d'accompagner dans sa modeste visite aux Glaciers de Savoie la souveraine naguère entourée de tant de pompe, j'ai été engagé à retracer quelques circonstances de ce court voyage, moins par l'intérêt qu'il a présenté, que par le souvenir du charme qu'y a répandu la constante bienveillance de cette princesse qui, douée d'un caractère facile et bon, et déposant avec la majesté du rang les préjugés de la naissance, n'a voulu être qu'une femme aimable.