Car l'éclat de son rang est son moindre avantage.
Si sur son front empreint, l'auguste sceau des rois
Inspire le respect et commande l'hommage,
Les dons heureux qu'elle obtint en partage,
La font régner par de plus douces lois.
On voit s'empresser autour d'elle
Des arts le cortège fidèle.
Unissant l'élégance et la simplicité,
La douceur et la dignité,
La bonhomie et la finesse,
Et de la vertu sans rudesse,
L'indulgence et l'aménité,
Elle a pour attributs la grâce et la bonté.
Le ciel l'a faite, au printemps de son âge,
Fille, épouse et mère de rois,
Voulant que par un triple hommage,
Le respect et l'amour l'entourent à la fois;
Mais il ne l'a que montrée à la France,[4]
D'un brillant avenir trop flatteuse espérance!
Associée au sort de l'Empereur,
La fille des Césars fut le gage trompeur
D'une alliance mensongère;
Bientôt une ligue étrangère
Réunit contre son époux,
Et son père et ces rois de l'Empire jaloux,
Courtisans du vainqueur, aux jours de sa puissance,
Pendant la paix, infidèles amis,
Dans le malheur, perfides ennemis.
De ces Amphictyons une indigne sentence
Sépare de l'époux son épouse et son fils;
L'une malgré l'hymen, condamnée au veuvage,
L'autre, que sa naissance a sur un trône assis,
Et du berceau tombé dans l'esclavage.
Ah! de tant de grandeur et d'un si haut destin,
Le ciel dans ses décrets n'a pu marquer la fin!
Du moins n'ont pas péri, dans ce désastre immense,
Ces deux biens précieux, l'honneur et l'espérance!
Puissent la foi dans l'avenir,
Tout ce qui dans l'exil charme le souvenir,
De l'amour maternel la douceur infinie,
La fidèle amitié, les arts consolateurs,
Qui calment les maux de la vie,
D'une double infortune apaiser les douleurs.
J'ai laissé la duchesse de Colorno à l'auberge des Secherons, après son retour de Prangins, se disposant à partir pour son voyage au Montanvers. En effet, le lendemain 11 juillet, de très-grand matin, en même temps que le roi Joseph prenait congé de sa belle-soeur, pour retourner chez lui, cette princesse montait en voiture pour se rendre dans la vallée du Prieuré. Elle quittait les Secherons, résolue à faire dans la même journée les dix-huit lieues qui séparent Genève de Chamouni. Sa suite se composait de madame la comtesse Brignole, de mademoiselle Rabusson, lectrice de la princesse, du fiancé de cette dernière (le docteur Hereau), et de moi. Elle voulut bien nous admettre.
Dans un char décent et modeste,
À Landau naguère inventé,
Et couvert seulement par la voûte céleste,
Que loin des murs de l'austère cité,
Quatre chevaux, d'un pas agile et leste,
Eurent bientôt dans leur course emporté.
Le soleil s'élevait sur l'horizon: les nuages avaient fui devant ses rayons naissants, et le ciel brillait d'un éclat radieux. La chaleur qui commençait à se faire sentir, séchait la rosée dont les perles humides s'effaçaient lentement sur les prairies et sur les buissons. L'air était pur et suave; et les oiseaux en choeur saluaient de leurs ramages l'aurore d'une belle journée.
Genève sommeillait encore, quand nous traversâmes ses rues solitaires pour gagner la route qui conduit à Bonneville. Cette ancienne capitale du Faucigny est comme la première porte des Alpes, dont les piliers sont deux grands pics, le Molé et le Brezon, aux pieds desquels la ville est bâtie. Il était dix heures quand nous arrivâmes à Bonneville, brûlés par un soleil ardent, qui ne nous avait pas ôté l'appétit. Nous descendîmes à l'auberge de la Couronne, où nous attendait un déjeuner préparé par un cuisinier envoyé à l'avance. Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes place à une table fort proprement servie, que garnissait une chair abondante et délicate. Quelle que fut notre impatience de continuer notre voyage, nous dûmes laisser reposer nos chevaux, pendant deux heures, que les lamentables litanies d'un aveugle et les sauts grotesques d'une crétine ne nous firent pas trouver courtes.
Le trajet de Bonneville à Cluse se fait à travers une vallée fertile, couverte d'arbres fruitiers, et flanquée de montagnes boisées jusqu'à leur sommet. On arrive à Cluse par un chemin étroit taillé dans le roc, sans soupçonner l'existence de cette petite ville dont la vue est masquée par des masses de rochers. Elle est assez pauvre et habitée en grande partie par des forgerons et par des fabricants de ressorts d'horlogerie.
À voir ces maisons enfumées,
D'une enceinte de rocs de toutes parts fermées,
Je me crus transporté soudain
Dans l'un des ténébreux asiles,
Où Vulcain entouré des cyclopes dociles,
Bat le fer qui frémit sous sa robuste main[5].
La rivière de l'Arve traverse cette petite cité, dont les laborieux habitants semblent cacher là leur active industrie. Elle coule emprisonnée sous un pont d'une seule arche. Cluse justifie son nom. On y est enfermé dans une enceinte de rochers. À l'extérieur, on ne l'aperçoit point: quand on y est entré, on ne sait pas comment on en sortira. L'issue, comme l'entrée, est une espèce de faux-fuyant. À la sortie de Cluse, on suit le cours de l'Arve, en longeant des côtes abruptes qui s'avancent tellement sur la route, qu'elles paraissent en quelques endroits l'intercepter. Puis la vallée commence à s'élargir. Elle présente bientôt une vaste arène, autour de laquelle sont groupées les montagnes. Nous aperçûmes à deux cents toises au-dessus de nos têtes, à gauche de la route, les bouches béantes des grottes de Balme. Elles semblaient nous inviter à en tenter l'escalade; mais nous passâmes sans nous y arrêter. Nous avions hâte d'arriver aux Bosquets de Maglans. Les séduisantes descriptions qu'on nous en avait faites absorbaient toute notre curiosité.