ACTE III.


SCENE PREMIERE.

JASON, CRÉUSE, IPHITE.

JASON.

MAdame, c’en est fait. Medée aprés ce jour,
Abandonne Corinthe & quitte cette Cour.
En menaces en vain elle oze se répandre.
Dans un terme si court que peut-elle entreprendre?
Et d’ailleurs pour ses Fils tremblante dans son cœur,
Des ôtages si chers retiennent sa fureur.
Je sais même observer ses pas & sa colere.
Ainsi rien ne s’oppose à l’hymen que j’espere.
Tout m’annonce un bon-heur infaillible & prochain,
Et les Dieux, de mon sort seront jaloux demain.
Que ce crüel delai me fait de violence;
Et que ce jour est long à mon impatience!
J’accuse sa lenteur de moment en moment.
Elle irrite ma flâme & mon empressement.
L’heureux Jason languit. Mais ma belle Princesse,
Partagez-vous du moins ma joye & ma tendresse?
Aimez-vous des transports dont vous causez l’ardeur?
Sentez-vous du plaisir à faire mon bon-heur?
Vous ne me dittes rien. Quelle raison secrette,
Dans ces heureux momens peut vous rendre müette?
Une sombre langueur que vous cachez en vain,
De vostre front troublé ternit l’éclat serein.
Que vois-je! à vos yeux même il échappe des larmes.
D’où viennent vos frayeurs? d’où naissent vos allarmes.
Ay-je pû, ma Princesse, offenser vos beaux yeux?
Qu’ay-je fait? qu’ay-je dit? & vous suis-je odieux?

CRÉUSE.

Moi, vous haïr, Seigneur! quelle injustice extrême!
Et ma bouche & mes yeux ont avoüé que j’aime.
Mon cœur suit mon devoir. Tous mes soins, tous mes vœux
N’aspirent qu’à vous plaire & qu’à vous rendre heureux.
Mais dans nostre bon-heur je ne sçay quelle crainte
M’allarme malgré moi; tient ma joye en contrainte.
N’a-t on pas veu cent fois les Dieux mêmes jaloux
Traverser un bon-heur pour des Mortels trop doux.
Je plains même, je plains le destin de Medée,
Et ce funeste amour dont elle est possedée.
Daignent les justes Dieux soulageant sa douleur,
Ne pas faire sur nous retomber son malheur.
Helas! si quelque jour leur fatale colere
Empoisonnoit le cours d’un destin si prospere?

JASON.

Ah! calmez ces frayeurs. Les Dieux justes toûjours
De vos prosperitez feront durer le cours.