CRÉUSE.
Mais quand des Dieux, Seigneur, je n’aurois rien à craindre,
De vous n’auray-je pas quelque jour à me plaindre?
Vous me repondez d’eux; repondez-moi de vous.
Helas! si vous brisiez un jour des nœuds si doux,
Et si vous m’immoliez à quelque ardeur nouvelle,
Que deviendrois-je, O Ciel! dans ma douleur mortelle?
JASON.
Vous pleurez, ma Princesse, & vous pouvez penser,
Que jamais vostre Amant puisse vous offenser.
Quel outrage crüel vous faites à ma flâme?
Lisez-vous donc si mal dans mes yeux, dans mon ame?
Ah! rien ne peut jamais éteindre un feu si beau.
On verra son ardeur durer jusqu’au tombeau.
Que n’en puis-je exprimer toute la violence!
Vos yeux ne sont-ils pas garands de ma constance?
CRÉUSE.
Hypsipile & Medée, objets de vos amours,
Se sont laissé surprendre à de pareils discours;
Et de nouveaux objets vostre ame possedée,
A laissé cependant Hypsipile & Medée.
JASON.
Leur exemple inegal vous trouble sans raison,
Madame; bannissez un injuste soupçon.
Hypsipile & Medée en prevenant mon ame,
Avoient sçeu m’engager à répondre à leur flâme.
Touché de leurs bien-faits, sensible à leur amour,
Mon cœur crut leur devoir quelques soins à son tour;
Et d’y répondre au moins ne pouvant me défendre,
La crainte d’estre ingrat me força de me rendre.
Mais dés que je vous vis, un trouble imperieux,
Asservit tout mon cœur au pouvoir de vos yeux.
D’une pressante ardeur l’extrême violence,
Surmonta ma raison, força ma resistance;
Et je sentis enfin que jusques à ce jour,
Je n’avois pas connu le pouvoir de l’Amour.
Un si parfait amour bravera la mort même.
J’en atteste des Dieux la puissance suprême.
Puissent ces Dieux vangeurs, si je trahis ma foi,
Epuiser leur courroux & leurs foudres sur moi.
Si votre cœur m’aimoit, il prendroit ma deffense.
Un veritable amour bannit la deffiance.
CRÉUSE.
Un veritable amour est-il jamais sans soins?
Je ne craindrois pas tant, helas! si j’aimois moins.