Que je serois heureux, je le confesse, Iphite,
Si je pouvois calmer un trouble qui m’irrite;
Et si goûtant en paix un si parfait bon-heur,
J’étouffois à mon gré tout remord en mon cœur!
Mais je puis bannir une importune idée.
A mes yeux malgré moi par tout s’offre Medée.
Ce souvenir crüel m’afflige & me poursuit.
Jusqu’aux pieds de Créüse il me trouble & me suit.
Grands Dieux! quel sort fatal, quelle loi trop severe
Des plaisirs les plus grands rend la douceur amere?
Quel noir poison se mêle au sort le plus charmant?
Et ne sçauroit-on estre heureux impunement?
Vostre bonté jalouze avec caprice enchaîne
Les biens & les tourmens, les plaisirs & la peine.
Au faiste du bon-heur on pousse des soupirs;
Et l’amertume naist dans le sein des plaisirs.
Ah c’est trop. De mon sort soyons enfin le maître.
Déja je sens le calme en mon ame renaître.
Déja.... je vois Medée! ô dieux! trop justes Dieux!
Ne peut-on un moment se soustraire à vos yeux?
Quand je crois estre heureux, soudain vostre justice
Confond tous mes projets & m’offre mon supplice.
Que lui dire? fuions.


SCENE III.

JASON, MEDÉE, IPHITE, RHODOPE.

MEDÉE.

SEigneur, où fuyez-vous?
Je ne viens point brûlant d’un injuste courroux,
Vous accabler sans fruit de cris & de reproches.
Cessez de redouter ma veüe & et mes approches.
Mes yeux s’ouvrent enfin; je connois mon erreur.
L’amour & la raison ont vaincu ma fureur.
Oüi je sens que mon cœur dans ses vives allarmes,
Vous excuse, vous plaint, & vous preste des armes.
Je vois que le Destin vous force à me bannir.
Que le Ciel romp les nœuds dont il sceut nous unir;
Et cedant sans murmure au revers qui m’accable,
Je n’impute qu’au Sort un coup inévitable.
Je viens donc reparer par un pront repentir
Des fureurs où mon cœur ne pouvoit consentir.
Effacer mes transports, expier mes menaces,
Par vostre veuë encore adoucir mes disgraces,
Et condamnant l’éclat d’un mouvement jaloux,
Pour la derniere fois pleurer auprés de vous.
Oubliez mes transports, oubliez ma colere.
Pardonnez à l’amour un crime involontaire;
Et ne vous souvenant que d’un si tendre amour
Recevez mes adieux en ce funeste jour

JASON.

C’en est trop. Ah de grace, épargnez-moi, Madame.
Aimez moins un Ingrat qui trahit vostre flâme.
N’offrez point à ses yeux cette tendre douleur.
C’est augmenter mon trouble & déchirer mon cœur.
C’est redoubler l’horreur d’un destin qui m’accable.
Pour moi vostre fureur estoit moins redoutable.
Reprenez vostre haine & vos transports jaloux.
Ah! je crains vostre amour, plus que vostre courroux.

MEDÉE.

Ah! laissez-moi l’amour dont je suis possedée.
C’est lui seul qui m’anime; & la triste Medée
Ne peut, tel est son sort, cesser de vous cherir.
Elle vous aimera jusqu’au dernier soupir.
Vivez; regnez heureux. Mais pour grace derniere
Ne me refusez pas une juste priere.
Souffrez que j’ose encor vous presser en ce jour
De m’accorder les fruits de nostre tendre amour.
Ils suffiront, Seigneur, pour consoler leur Mere.
Je croiray, les voyant, voir encor leur Pere,
Et par ces doux objets mon amour affermi,
Vous possedant en eux ne vous perd qu’à demi.
Ce n’est pas pour long-temps que je vous les demande;
Et je joüiray peu d’une faveur si grande.
Vous reverrez bien-tost ces gages pretieux.
Bien-tost, au lieu de vous, m’ayant fermé les yeux,
Ils reviendront, Seigneur, joüir de vostre gloire,
Et vous conter la fin de ma funeste histoire.