MInistres rigoureux de mon courroux fatal,
Redoutables Tyrans de l’Empire infernal,
Dieux, ô terribles Dieux du trepas & des Ombres,
Et vous, Peuple crüel de ces royaumes sombres,
Noirs Enfans de la Nuit, Manes infortunez,
Criminels sans relâche à souffrir condamnez,
Barbare Tisiphone, implacable Megere,
Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbere,
Reconnoissez ma voix & servez mon courroux.
Dieux crüels, Dieux vangeurs, je vous évoque tous.
Venez semer icy l’horreur & les allarmes.
Venez remplir ces lieux & de sang & de larmes.
Rassemblez, déchaînez tous vos tourmens divers;
Et, s’il se peut, icy transportez les Enfers.
On m’éxauce. Le Ciel se couvre de tenebres.
L’air au loin retentit de hurlemens funebres.
Tout répand dans mon ame une affreuse terreur.
Ce Palais va tomber. La terre mugit, s’ouvre;
Son sein vomit des feux & l’Enfer se découvre.
Quel est ce Criminel qui cherche à se cacher?
Je reconnois Sisyphe à ce fatal rocher.
Témoin des maux crüels qu’on prepare à sa race,
Il se cache de honte & pleure sa disgrace.
Son desespoir commence à soulager le mien.
Le crime de ta race est plus noir que le tien,
Audacieux Sisyphe, & le Roi du Tartare
Ne sçauroit vous trouver de peine assez barbare.
Mais quel Fantômes vains sortent de toutes parts?
Que de Spectres affreux s’offrent à mes regards?
Quelle Ombre vient à moi. Que vois-je? c’est mon Pere!
Quel coup a pû si-tost lui ravir la lumiere?
Chere Ombre, apprens le moi. Ma fuitte & ma fureur
Helas! t’ont fait sans doute expirer de douleur.
Tens moi les bras du moins. Mais quelle Ombre sanglante
Se jette entre nous deux terrible & menaçante?
De blessures, de sang, couvert, defiguré,
Ce Spectre furieux paroît tout déchiré.
C’est mon Frere. Oüi c’est lui; je le connois à peine.
Ah! pardonne, chere Ombre, à ma rage inhumaine,
Pardonne. L’Amour seul a causé ma fureur.
Il fût ton assassin; il sera ton vangeur;
Et sçaura t’immoler de si grandes victimes
Qu’il obtiendra de toi le pardon de ses crimes.
Le sang... tout disparoît; tout fuit devant mes yeux.
Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux.
Noire Fille du Stix, Furie impitoyable,
Ah! cesse d’attiser mon courroux effroyable;
Calme de tes serpents les affreux sifflemens.
Tu ne peux adjoûter à mes ressentimens.
Ne songe qu’à servir une fureur si grande.
Hecate le desire, & je te le commande.
Nuit, Stix, Hecate, Enfers, terribles Deitez,
J’ordonne. Obeyssez sourdes Divinitez.
Le charme a réüssi. Poursuivons ma vengeance.


SCENE III.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

VIens, Rhodope; mon art ne craint plus ta presence.
Le charme est consommé. C’en est fait & jamais
Un espoir plus certain ne flatta mes souhaits.
Apporte prontement ma Robbe pretieuse.
Pour mes ennemis seuls elle est contagieuse.
Ne crains pas de toucher ce don pernitieux.
Puis cherche mes Enfans; conduis les en ces lieux.
Je veux les preparer à servir ma vengeance
Et feignant d’obéïr au Tyran qui m’offence
Leur cacher mes desseins, afin qu’ils trompent mieux
De leurs maux & des miens les Auteurs odieux.


SCENE IV.

MEDÉE, seule.

ENfin de mes Tyrans je vais punir les crimes.
Il ne me reste plus qu’à parer mes victimes.
Le sacrifice est prest. L’heure approche; & mon cœur
Triomphe & s’applaudit déja de son bon-heur.
Cours chercher mes Enfans. O superbe parure,
(Rhodope apporte la Robbe de Medée & sort pour amener les enfans.)
Present qui va servir à vanger mon injure,
Cache bien les tresors que mon art t’a commis.
Mes plus chers interests à toi seul son remis.
Que j’ayme en ce moment l’éclat qui t’environne.
Ah! seul tu me tiens lieu d’Empire & de couronne.