SCENE V.
MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE.
MEDÉE.
AProchez, approchez, jeunes Infortunez,
Qu’aux maux presqu’en naissant le Ciel a condamnez.
On va nous separer par une loi severe.
C’en est fait, mes Enfans; vous n’avez plus de Mere.
Je ne joüiray plus de vos transports charmans.
Le Sort crüel m’arrache à vos embrassemens.
Vostre veuë est un bien que sa rigueur m’envie.
Vous n’adoucirez point les malheurs de ma vie;
Et mes yeux, loin de vous, aux pleurs accoûtumez,
Par vos mains en mourant ne seront point fermez.
Il vous est interdit d’accompagner ma fuitte.
Sous un joug estranger le Ciel vous precipite;
Et vous asservissant à de crüelles loix,
Il vous donne des fers dont je sens tout le poids.
Soumettons nous, mes Fils; cedons à la Fortune.
Quittez cette fierté prés des Rois importune.
Votre sort a changé; changez aussi de vœux:
L’abbaissement, mes Fils convient aux malheureux.
Oubliez vostre sang; oubliez vos Ancestres:
Esclaves, apprenez à menager vos Maistres;
Et leur immolant tout, ainsi qu’à vos vrais Dieux,
Essayez à trouver grace devant leurs yeux.
Portez, pour commencer, ma robbe à la Princesse.
Offrez la de ma part; peignez lui ma tristesse;
Qu’un juste repentir surmonte ma fureur;
Que j’implore pour vous ses bontez, sa faveur.
Allez; de vos destins à present Souveraine,
Mes Fils, c’est vostre Mere, & de plus vostre Reine.
Sans rougir, à ses pieds d’abord prosternez vous.
Baisez avec respect sa robbe & ses genoux;
Et par vos soins flatteurs, par vos tendres caresses,
Appuiez vivement la foi de mes promesses.
Qui vous peut retenir? Mes Fils, vous soupirez;
Et vous n’osez lever vos yeux mal assurez.
Je le vois. Vostre sang repugne à ces foiblesses.
Les neveux du Soleil ont horreur des bassesses.
Mais c’est l’arrest du Sort. Vous pouvez sans rougir,
Imiter mon exemple, à mes loix obéïr.
(à Rhodope.)
Tu pourras au besoin leur servir d’interprete,
Rhodope, conduis-les; fais ce que je souhaitte;
Et reviens avec eux m’informer prontement
Comme on aura receu ce fatal vestement.
SCENE VI.
MEDÉE, seule.
TOut succede à mes vœux & mon dessein s’avance.
Ne m’abandonnez pas, remplissez ma vengeance,
Dieux, redoutables Dieux, qu’avec ardeur je sers,
Qui venez de moüir du plus creux des Enfers.
Dans le piege fatal faittes tomber ma proye.
Aveuglez mes Tyrans ennivrez de leur joye.
Que Medée asservie à tant d’abaissement,
N’ayt pas esté reduitte à feindre impunement.
Montrez qu’on vous offense au moment qu’on m’outrage.
Déja je crois vous voir remplir toute ma rage.
Déja je vois tomber & Créüse & Creon.
Mais comment nous vanger du perfide Jason?
Comment punir assez son crime detestable?
De tous mes Ennemis il est le plus coupable.
Enfantons quelque monstre; inventons quelque horreur,
Qui de tous mes forfaits surpasse la noirceur.
Dieux! que m’inspirez-vous? quelle barbare image,
Quel horrible attentat offrez-vous à ma rage?
Moi-même je fremis à cét objet affreux.
Ce crime m’épouvante & surpasse mes vœux.