En 1775, le gouvernement modère un peu le zèle du clergé, mais ne répudie point la doctrine qui permet de porter aux droits du père de famille la plus cruelle atteinte. «Sa Majesté, écrit Malesherbes à l'évêque de Nîmes, est dans la disposition de n'user que rarement, et dans des cas où elle ne pourra s'en dispenser, de son autorité pour retirer les jeunes néophytes des mains de leurs parents et les faire mettre dans des lieux d'instruction.»
Le 10 janvier 1790, à une supérieure des nouvelles catholiques qui déclare avoir encore douze jeunes filles à instruire et demande de nouvelles pensionnaires, le ministre répond: «Je ne crois pas qu'il y ait lieu, dans le moment actuel, de donner des ordres pour soustraire à l'autorité de leurs parents, les jeunes personnes que le _désir _d'être instruites des vérités de la religion, conduirait dans votre maison. Si cependant, les circonstances étaient urgentes, on pourrait s'adresser aux juges, pour recourir ensuite, suivant le jugement, à l'autorité.»
C'est après 1789, il n'est plus question déjà que de jeunes filles ayant un _prétendu _désir de se faire instruire malgré leurs parents; mais pour que l'inviolabilité du droit du père de famille sur la conscience de ses enfants mineurs fût proclamée, il fallait que la monarchie très chrétienne eût été balayée par la révolution.
Ce n'étaient pas, du reste, depuis l'édit de révocation, les enfants _seuls _qui étaient jetés dans les couvents pour y être instruits; les opiniâtres, hommes, femmes et enfants que n'avaient pu convaincre les exhortations des soldats, remplissaient les couvents, les prisons et les hôpitaux, véritables maisons de tortures.
L'intendant Foucault, un convertisseur émérite, déclarait que les dragons avaient attiré moins de gens à l'église, que ne l'avaient fait, pour les gentilshommes, la crainte des prisons éloignées, pour les femmes et les filles, l'aversion qu'elles avaient pour les couvents.
Cette aversion des huguenotes pour la vie monotone et vide du couvent; avec les longues stations sur la dalle froide des chapelles, les prières interminables en langue inconnue, se comprend d'autant mieux, que ces chrétiennes étaient prises par les nonnes ignorantes pour des juives, des païennes ou des idolâtres, et catéchisées en conséquence à leur grand étonnement - - quelques-unes des néophytes, non seulement se montraient peu dociles à de telles instructions, mais encore pervertissaient, pour employer le langage du temps, celles qui étaient chargées de les amener à la foi catholique. Madame de Bardonnanche en agit ainsi dans un couvent de Valence; l'évêque de cette ville, apprenant qu'elle avait gagné l'affection des religieuses, et craignant qu'elle n'infectât tout le troupeau, la fit enfermer dans un couvent de Vif, avec défense aux nonnes de lui parler.
Madame de Rochegude, enfermée dans un couvent de Nîmes, avait si bien gagné l'esprit et le coeur des religieuses que l'abbesse dut écrire: «Ôtez-nous cette dame, ou elle rendra tout le couvent huguenot. Madame de Rochegude fut expulsée du royaume comme opiniâtre. Au moment des dragonnades, de Noailles et Foucault constatent déjà que les huguenotes sont plus difficiles à convertir que leurs maris et souvent on mettait la femme au couvent dans l'espoir de convertir, non seulement elle-même, mais encore le mari par surcroît. «Le roi sait, écrit le secrétaire d'État, que la femme du nommé Trouillon, apothicaire à Paris, est une des plus opiniâtres huguenotes qu'il y ait. Et, comme sa conversion pourrait attirer celle de son mari, Sa Majesté veut que vous la fassiez arrêter et conduire aux nouvelles catholiques.»
Des femmes, des jeunes filles, des enfants même, montrèrent une constance admirable pendant des années entières. Par exemple, les deux demoiselles de Rochegude, ayant pu conserver des relations avec leurs parents, par l'entremise d'une personne dévouée qui n'était pas suspecte à l'abbesse du couvent dans lequel elles étaient retenues, parviennent à s'échapper _après quatorze ans _de captivité. Elles rejoignent à Genève leurs parents dont la joie de les revoir fut encore plus grande, dit une relation «quand ils s'aperçurent que leurs filles n'avaient ni l'esprit, ni le coeur gâtés. Le plus souvent les supérieures habituées à voir tout plier devant elles, s'exaspéraient en présence de la résistance des huguenotes, elles les injuriaient, les maltraitaient et parfois les ensevelissaient dans leurs sombres inpace, ces sépulcres faits pour les morts vivants. Sur une liste des pensionnaires des nouvelles catholiques de Paris, on voit, en regard de plusieurs noms, cette note: «elles ont été _extrêmement maltraitées _en province, ce sont des esprits effarouchés qui ont besoin d'être adoucis.»
Les cas de folie, à la suite des mauvais traitements qu'avaient à subir les pensionnaires des couvents, étaient si fréquents, qu'on lit dans le règlement de visite fait par la supérieure de l'Union chrétienne: «S'il arrive qu'il y ait des personnes _insensées _parmi les pensionnaires, nous défendons très expressément, tant aux soeurs qu'aux pensionnaires, de s'y arrêter et de s'en divertir, ni de se mêler de ce qui les regarde si elles n'en sont chargées, _ou _si la supérieure ou celle qui en aura soin ne les en prient.»
Dans un couvent de Paris, une dame Falaiseau, enfermée avec ses trois filles, devient folle et meurt. Aux nouvelles catholiques de Paris, mises sous la direction de Fénelon, la dame de La Fresnaie devient folle, il faut la faire enfermer, et Mlle des Forges, prise aussi de folie, se précipite par une fenêtre et se tue. Théodore de Beringhen écrit à ce propos: «Je ne suis pas surpris d'apprendre la frayeur et l'étonnement général qu'a causés dans Paris la fin tragique de Mlle des Forges, qui s'est précipitée du troisième étage par une des fenêtres de la maison. C'était une suite affreuse de l'égarement d'esprit où elle était tombée depuis quelques mois dans la communauté qu'on appelle les nouvelles catholiques. Tout le monde sait que c'était une fille de mérite et de raison, mais l'abstinence forcée et les insomnies qu'elle a souffertes entre les mains de ces impitoyables créatures, lui ont fait perdre en bien peu de temps le jugement et la vie.»